Lundi 16 décembre 2002, San Miguel de Tucuman, Argentine.
Le court message de samedi était plus ou moins une erreur... Je ne voulais pas l'envoyer tel quel. Il me restait un certain nombre de modif à effectuer avant de l'envoyer mais les mystères impénétrables des raccourcis claviers dont j'ignore encore une partie, associé à une fausse manip, en ont décidé autrement. De toute façon, j'avais un bus à prendre et je n'aurais pas pu écrire beaucoup plus... mais bon. Cela laisse un goût d'inachevé.
Je suis à Tucuman. A tous les coins de rue il y un agent qui fait la circulation, comme dans les vieux films des années 50 : ils n'ont pas encore inventé la priorité à droite, les stops et les feux tricolore en Argentine. C'est une ville peu touristique et très commerçante. La capitale de la province du même nom, la plus petite province du pays, mais une des plus riches, productrice de canne a sucre.
Cette ville a été la scène de la libération de l'Argentine du joug espagnol, et les gens aiment à vous le rappeler. Ils sont fiers aussi de vous dire qu'il fait chaud... si chaud... mais bon, rien à voire avec les chaleurs tropicales ! Le dimanche, absolument tout est fermé, contrairement à Salta. Tucuman, ville morte le dimanche.
J'ai quand même trouvé une sorte de cantine hier pour manger à midi. Un endroit incroyable. Je suis arrivée à midi. Il n'y avait que deux jeunes asiatiques à la caisse et pas très motivés pour me renseigner. Un gars qui discutait avec eux m'a expliqué que c'était six pesos, et on mange tout ce qu'on veut. Les boissons en plus. Je me sers une entrée, en attendant que le gars des grillades soit prêt. J'ai attendu qu'il soit prêt environ deux heures. Entre temps les clients par dizaines sont arrivés, ont mangé buffet froid, et sont partis. Des dizaines de familles et de retraités. Un vacarme assourdissant dans l'immense salle. Et ces gens qui s'empiffrent. Il y avait un homme en face de moi, la soixantaine, cheveux teints en noir et bedonnant : il a mangé cinq assiettes pleines. Comme s'il n'avait pas mangé de la semaine. Affolant. Et les deux jeunes derrières le comptoir, à écouter de la musique techno à fond les manettes (ce qui ne dérange personne dans le brouhaha des fourchettes, des bavardages et des estomacs au travail...), encaissent les sous, par milliers. Je connaissais ce genre d'endroit, en France (Flunch et autres chaînes du même genre), mais là, même la viande est à volonté. Là, la chose se passait dans toute son ignominie, sans fioritures et conventions inutiles. Les sans argent arrivent à la même heure, ils s'empiffrent à s'en rendre malade, et les deux jeunes encaissent les dollars, sans aucune pudeur. Ça m'en a coupé l'appétit. J'ai discuté de viande deux heures avec le gars des grillades, et je suis partie sans en manger...
Petite précision sur la feuille de coca. Je dois avouer que mâcher la feuille a des effets qui, semble-t-il, se rapprochent de ceux de la drogue dure qui en est extraite et plus communément appelée "cocaïne", comme l'engourdissement de la mâchoire, l'effet coupe-faim,... aux dire de l'espagnol, Natcho, que j'ai croisé et qui a déjà essayé les deux. Par ailleurs, pour rassurer ceux qui s'inquièteraient encore pour moi, je dirai que le médecin que j'ai vu à l'Institut Pasteur, spécialiste des voyages, et qui m'a vacciné avant de partir, m'a conseillé de mâcher de la coca pour lutter contre le mal des montagnes, et que ma maman aussi. Il est vrai que je ne sais pas ce que c'est que le mal des montagnes et que j'adore mâcher de la coca. Je ne sais d'ailleurs pas encore ce que c'est que le mal des montagnes, puisque je n'en ai jamais ressenti les effets, même à 4200m d'altitude. J'attends de grimper plus haut.
Et puis comme ça, les gens me prennent encore plus pour ce que je ne suis pas. Car la constante, ici en Argentine, c'est que je suis brésilienne. Et comme 24h sur 24, je porte un pantalon de capoeira noir avec des bandelettes vert-jaune-rouge sur le côté, et un petit drapeau du brésil dessus, et qu'en plus il semblerait que les lusophones et les francophones aient un accent similaire quand ils parlent castillano, les gens sont carrément persuadés que je suis brésilienne, et ne me demandent même pas d'où je suis. Pour eux c'est évident. Quand ils me demandent de quelle ville je suis du Brésil, je leur dit que je suis française, et patati, et patata... Je crois que je n'ai jamais autant revendiqué ma nationalité "française" que depuis que je voyage.
J'ai finis par croiser deux blacks à Salta. Une femme dans la rue. Et un homme à la gare routière, avec une superbe petite fille métisse dans les bras. C'était les premiers en Argentine. Pour revenir sur cette question, suite aux préoccupation de certains d'entre vous sur "le racisme en Argentine", je ne crois pas qu'être dévisagé comme un animal de foire soit du racisme. Cela n'arrive que dans les campagnes, et j'interprète cela plus comme de la curiosité mal placée. Ce qui se passe dans mon cas, c'est aussi que si les gens me prennent pour une brésilienne, ils ne comprennent pas comment une brésilienne de mon type peut avoir les moyens de voyager. Je ne suis pas vraiment "la touriste type", ni en apparence, ni dans les faits. Je suis "moroncha" comme ils disent (j'ai la peau... pas blanche !), et je ne ressemble pas à une indigène (elles ont les yeux un peu bridés, les cheveux très noirs et hyper lisses, et le nez... pas comme moi !). Bref, je les interloque ! Et je crois qu'ils seraient encore plus étonnés de voir un black voyager dans leur pays. Mais bon. Je ne suis pas encore allée à Buenos Aires et peut être qu'il y a plus de diversité dans la capitale.
Cela a été très difficile pour moi de quitter Salta. Je ne sais pas pourquoi d'ailleurs. Peut être l'irrésistible inertie des habitudes. Je suis restée tout le temps dans le même hôtel : Casa del Pelegrino, ce qui signifie, la Maison du Pèlerinage, une sorte d'auberge de jeunesse catholique avec des images du Christ et de la Vierge Marie partout. Les meilleures douches que j'ai pris en Argentine, avec un jet hyper puissant, une eau bien froide... bien énergisante, comme j'aime ! Et un veilleur de nuit qui vous gronde (en rigolant, car il n'y a pas de couvre feu), quand vous rentrer à 1h du matin pour savoir ou vous étiez. J'avais aussi mes habitudes dans un resto à grillade à coté. Le serveur au bout d'un moment savais ce que je buvais, que je ne prenais jamais de pomme de terre sautées en accompagnement, mais laitue, tomate, oignon ("ensalada mixta", ici)(comme dans les kebab). Au point où une fois j'ai voulu tester une viande différente des autres et qu'il m'a dit que cela n'allait pas me plaire. J'ai insisté. Il me l'a servi. Et je n'ai pas aimé ! C'était du "matembre", une partie du boeuf où il y a beaucoup de gras et de peau, très fine, mais un peu élastique. Mais aller dans le même endroit pour manger, c'est la meilleure façon de savoir le nom des choses, et quel goût elles ont, pour comparer. J'allais aussi dans le même cyber café, jusqu'à 22h, puis dans un autre (celui avec tous les aficionados de jeux de guerre hyper bruyant), quand je me connectais plus tard.
Je ne sais pas pourquoi, moi qui, quand je suis sédentaire, déteste les habitudes, maintenant que je suis nomade, je les recherche. Quel pourrait être mon équilibre ? Je suis un peu perdue. Maintenant, je suis à Tucuman et c'est pareil. Je suis dans un hôtel à 10 pesos la nuit, car ici il n'y a pas d'auberge de jeunesse, ni même beaucoup d'hôtels pas chers (minimum 20 pesos). Et je m'installe. Il est un peu miteux, mais il a un vieux style année 20-30 "art nouveau" que j'adore. Et puis il s'appelle "Hôtel Petit", en français dans le texte, mais il est immense.
Enfin. Je répare ma tente. J'ai acheté tout ce qu'il faut aujourd'hui : je me suis ruinée ! Je lave mon linge. Et je m'en vais... Vers le sud. Encore le sud.
Saint John Perse (qui a beaucoup voyagé et beaucoup écrit), dit qu'aller vers le nord, c'est chercher du travail, aller vers l'est, c'est chercher ses origines, aller vers l'ouest, c'est chercher l'aventure, et qu'aller vers le sud, c'est chercher le repos. Moi, je cherche les origines de mon être, ainsi que le repos existentiel, vers le sud... bien plus que l'aventure. Et c'est sur que quand je retournerai vars le nord ce sera pour travailler !
Ici j'ai revu Ana. Une femme que j'avais rencontrée à la Quiaca et qui m'avais hébergé une nuit. Je suis allée lui rendre visite hier après-midi avec des chocolats pour la remercier. Elle m'a présenté sa famille : son mari douanier, son fils (de 17 ans, surprotégé et crack en anglais), et sa belle-sœur (la sœur de son mari). On a papoté trois heures et demie. J'ai eu droit au pain traditionnel de Noël. Puis nous sommes allées voir un concert de musique classique gratuit sur la place principale de la ville en début de soirée. C'était de la musique classique, mais genre très populaire : valses de Strauss, musiques de film, influence mexicaine... Bref. De la musique à danser. Et elle m'a invité à manger chez elle, pour la fin de la semaine, quand je reviendrai de mon périple dans les alentours. Elle veut même que je passe Noël avec eux, mais bon. Je ne me vois pas trop passer Noël avec qui que ce soit.
Ma seule obsession depuis que j'ai commencée ce voyage c'est d'alléger mon sac. J'ai faillit renvoyer en Guadeloupe tout mon matériel de camping, il y a pas moins de deux jours. Il faut dire que de Salta, j'ai fait quelques escapades de trois jours dans les environs avec un sac à dos minimum, et que c'est franchement agréable de ne rien porter. Mais bon. L'analyse a eu raison de mes pulsions, et de mes envies de "je-balance-tout", et j'ai tout gardé. Car, et voici l'argument, je vais bientôt en Patagonie, là où tout est désert, encore plus qu'ici dans le N.O.A., et où tout est un peu plus cher qu'ici, et où les hôtels sont rares, et les campings nombreux. Conclusion, an ka kontinié chayé sak an mwen.
Sinon, je dois dire que je tiens le coup, mais que ces derniers temps j'en ai un peu marre. Marre de faire face. Je n’en ai pas marre de voyager, ni de l'Argentine, ni de bouger tout le temps, et de découvrir des tas de trucs. Enfin je ne crois pas. La famille, une maison, un lit, la routine, le travail, la télévision française,... tout ça ne me manque pas, mais ! Il y a un MAIS. Parfois, j'en ai marre de penser, et de rêver en espagnol, car j'en suis déjà là. C'est trop bizarre. De parler espagnol aussi, avec tous les efforts de concentration et d'imagination que cela demande. Je dis "imagination" car le secret de l'apprentissage rapide d'une langue repose essentiellement sur l'imagination : imaginer ce que veut dire le mot que vous n'avez pas compris, et imaginer celui que vous ne connaissez pas et dont vous avez besoin pour dire ce que vous voulez. D'ailleurs parfois, j'en ai tellement marre que je décide d'oublier toutes les langues que je connais, et les bavardages autour de moi se transforment en un énorme brouhaha inintelligible.
Parfois aussi, j'en ai marre d'expliquer aux gens qui je suis, et ce que je fais ici. Parfois j'en ai marre de rencontrer des gens et de recommencer tout à zéro : comment tu t'appelles ? Et patati et patata... J'aimerais bien avoir des gens que je connais, et que j'aime, avec moi, pour affronter certaines choses. Non pas que je vive des épreuves insurmontables. Pas du tout. Elles sont à ma portée. Ces micros épreuves du voyage. Mais elles m'usent. Et parfois, comme maintenant, j'aimerais que tout soit facile. J'aimerais être d'ici, m'y installer, y vivre, mieux connaître les gens, ou carrément m'isoler sur une montagne, loin de tous, ne plus faire d'effort de sociabilité, d'adaptation, de communication.
Je pensais être juste anti-collectif. J'ai toujours détesté les comportements de groupe incontrôlé et incontrôlable. Mais en fait je me découvre parfois carrément anti-sociale, ou trop sociable, au contraire. Superficielle. Mysantrope.
J'ai toujours eu du mal à me déterminer, à faire les choix importants de me vie. Souvent je me suis laissée guider. Je me suis laissée guidée par l'évidence, par une certaine idée qu'on peut se faire de la réussite sociale, non sans une certaine mégalomanie, par mes goûts du moment, sans penser au long terme, par la facilité : continuant à faire ce qui réussi plutôt que de s'aventurer à faire ce qu'on aimerait et qu'on ne sait pas. Heureusement la vie m'a imposé des revirements de situations, des électrochocs à la suite desquels j'ai été obligée de prendre des décisions. Sinon aujourd'hui je serais internée dans un asile après avoir essayé trois ans d'entrer dans une grande école d'ingénieur. La vie a su me préserver de ça aussi : devenir ingénieur. Il en faut, mais pas moi. Merci la vie.
Ce que je veux dire c'est que, pas plus que quiconque, je ne sais ce que je veux, alors que c'est ce que je reproche le plus à mon entourage. Toutes les personnes avec qui j'ai pu partager de longs moments jusqu'ici, ont entendu mes discours moralisateurs et déterminateurs... Je pense à Marianne, Virginie, Sylvain, Mélanie, Ingrid... et j'en oublie certainement des tas. Ce dont je suis fière, c'est que ce sont aussi les personnes qui comptent le plus pour moi. Elles ont résisté à mon pire défaut : exiger des autres de savoir ce qu'il veulent et les pousser dans la voie qui leur est destinée de toute évidence; alors que moi même je suis incapable de dire ce que j'aime, ce que je préfère, ce que je veux faire. Je me cache derrière de grande ambitions, que je choisis au hasard dans l'éventail de ce qui me plait. Avant j'aimais dire "j'aime tout" et "j'aime tout le monde". Aujourd'hui j'ai envie de dire "j'aime ça" et "j'aime pas ça". Mais quoi ? Je ne sais toujours pas.
Ou plutôt si. J'en ai une idée mais aucune conviction. A 25 ans, je me découvre sans substance, comme un flacon vide dont il faudrait que je le remplisse de goûts, de couleurs. Ce qui n'est pas exactement le cas, car par glissements de terrains, échecs après échecs, j'ai réussi à trouver une voie, celle de l'écriture et du cinéma. Le chemin a été long et douloureux jusqu'à ce que je prenne enfin conscience de cette évidence. Et ce voyage est une façon pour moi, non seulement de faire la seule chose dont j'ai véritablement rêver : voyager et écrire, mais en plus de m'affirmer, de m'éloigner de mon milieu naturel, pour y revenir plus forte, et en force, de prendre du recul pour mieux comprendre, mieux analyser,...
Mais toujours il subsiste un doute. Et si ce n’était pas ça ? Et si encore une fois je me fabriquais de fausses "intimes convictions" ? Je crois qu'il faut vivre avec ce doute. Et remplir son présent pour se construire, et construire autour de soi un environnement favorable à son épanouissement personnel. Profiter des rares instants de plénitude, comme ces trois jours seule sur les hauts plateaux andins au bord de la lagune aux flamands rouges, roses, et blancs, et savoir écouter sa propre vacuité intérieure.
Et la vacuité vous surprend toujours au moment où, à l'extérieur de vous, la confusion est totale. Le monde s'agite, les gens crient, courent et ont peur, ils achètent, ils vendent, ils consomment... ils fuient, et vous, vous devez faire face. Voilà ce qui m'épuise. Ce n'est pas le voyage, ce ne sont pas les Hommes. C'est cet instant insupportable où le doute et le vide vous assaillent au point de vous faire remettre en question votre propre existence. Ce moment il survient partout. A Paris dans un café. En Guadeloupe devant la télé. En Argentine dans un bus. Et ceci n'est pas un clin d'oeil à Sartre, ni à Descartes, mais plutôt à Nietzsche... Restez forts et faites face ! Chà !