Dimanche 2 janvier 2005, Evry, France.
Mai 2003. Je retourne en France, à Paris, d'où je suis partie en septembre 2002, pour le voyage. J'y reviens pour les opportunités d'emploi qui s'y présentent dans mon domaine de compétence : primo, écrire des scénarios pour une sitcom dans une petite société de production à République, secundo, une possibilité d'adapter et de réaliser en court métrage la nouvelle d'un ami avec son producteur… En quelques semaines je vais décrocher mes premiers entretiens dans un milieu que j'ai toujours cherché à approcher, voire à intégrer, depuis que j'étudie le cinéma et l'écriture scénaristique. Le seul milieu où je pourrai peut-être enfin m'épanouir en ne faisant plus que ce que j'aime : écrire. Etre payée à être créative. Un rêve, non ? Puis les entretiens tournent au vinaigre. Je ne les sens pas du tout ces gars là. Le premier semble chercher des écrivains pleins d'idées, à exploiter, pour leur "piller" les idées, et quand on lui parle de sous, de rémunération : silence radio. Le second est plus malin : il écoute mon projet, ma vision des choses, mais me conduit à me rendre compte que je n'y crois pas vraiment. Il est vrai que cette idée d'adapter la nouvelle d'un autre ne vient pas de moi, mais de mon ami, qui s'est laissé dire que si sa nouvelle plaisait à son producteur, et que lui avait déjà trop à faire avec ses propres tournages, je pourrai être interessée. Mon engagement est opportuniste, et pas réellement  dévoué à la cause du sujet. Nos avis sont en plus divergeant sur le dit sujet. J'abandonne.
Remettre les pieds à Paris, après six mois de liberté absolue sur les routes d'Amérique du Sud est une vraie épreuve. Je ne supporte plus la foule docile des transports souterrains, le vomissement olfactif et sonore des automobiles, le grondement de l'activité disciplinée des zombies de la capitale, les odeurs nauséabondes de la ville, l'absence cruelle d'humanité de tout ces flux instinctivement si ordonnés et inflexibles… Paris m'angoisse.
A mon retour dans l'enfer parisien, je suis hébergée par un cousin. Presque trois semaines. C'est long. Sa femme en a marre je crois. En plus ils n'arrêtent pas de recevoir : un neveu à elle vit déjà chez eux. Sa sœur va bientôt débarquer. Ils n'ont plus d'intimité. Il est temps que je m'en aille. Mais où ? Le nomadisme est bien plus difficile à exercer ici en Europe, en France, à Paris, qu'en Amérique du Sud. L'hotel le moins cher coûte 22€ pour trois lit, mais encore faut-il pouvoir partager les frais avec d'autres itinérants. Les auberges de jeunesses coûtent 15€, seul. Je n'ai pas les moyens. Juste mon chômage qui tombe encore tous les mois. Je me ruine à développer toutes mes photos en plus. Ils me perdent une pellicule d'ailleurs. Que je ne récupèrerai jamais. Je passe une petite semaine avec mon frère à Bordeaux avant qu'il ne parte passer tout l'été en Guadeloupe. Un pic-nic sur les bords du canal Saint-Martin, comme au bon vieux temps, où j'invite tous mes copains de la belle époque, où je vivais dans le 11ème partageant l'appartement d'une amie : personne au rendez-vous, ou presque. Je fais le tri dans mes amis. Je peux les compter sur les doigts d'une main, mais ils sont là. Cela fait chaud au cœur. Je revois même des camarades de classe du lycée.
Juillet, je pérégrine tout l'été entre les quatre coins de France. Deux semaines à Bordeaux, dans l'appart de mon frère, à vadrouiller avec tous les amis que j'ai là-bas, à faire des barbecues. Puis une expédition vers les Pyrénées Atlantiques : féria de Ceret, canyoning sauvage sur une rivière, plongeons à 20 mètres, feux improvisé sur les berges caillouteuses de la rivière, soirées dans le petit grenier du frère d'un ami qui s'est réfugié dans les Pyrénées pour élever des abeilles et récolter du miel. Puis deux semaines à Marseille chez une amie, à vadrouiller idem avec mes amis de Mars', dans les calanques, les projection de films en extérieur l'été, les concerts gratuits, les terrasses de café… Entre les deux, un 14 juillet à marcher avec mon sac à dos dans Paris entre la gare Montparnasse et la rue de la Pompe dans le 16ème où une amie m'a offert l'hospitalité de la chambre de bonne de ses parents. Puis trois nuits chez ma tante dans le 19ème.
Je postule dans une société de cours de français pour partir un an au Japon enseigner cette langue. Il m'invitent à un entretien : j'y crois, cela se passe carrément bien. Cela ne marchera pas finallement. La réponse est pour le moins bizarre :   "Nous comprenons tout à fait que cela puisse être une déception pour vous mais nous espérons que vous comprendrez que le nombre de postes est très restreint et les candidatures très nombreuses. Malheureusement nous ne sommes pas en mesure de donner des détails sur la manière dont cette décision a été prise."
Les vacances en juillet. Tout ça pour attendre août. Une autre amie me laisse son appartement un mois pendant qu'elle est en vacances dans le sud. Ce faisant, le chômage se fait insistant. Je multiplie les candidatures : spontanées dans le journalisme, dans des boîtes de prod aussi, et puis je commence à répondre désespérée à des petites annonces pour des boulots de merde. Je profite de ce mois, seule, dans cet appartement dans la proche banlieue de Paris, pour emprunter à une amie, son agrandisseur. Je fais moi-même les tirages de mes plus belles photos de voyage, qui deviendront peut-être un jour un album, ou une exposition.
Je passe dix jours à corriger le mémoire de DEA d'une amie brésilienne. Un travail rémunéré maigrement, mais il faut bien vivre. Je me laisse bercer quelques temps par l'illusion que je pourrai aisément devenir enseigante-chercheur à la Fac, en cinéma. Mes directeurs de recherche ne m'ont-ils pas proposé de me suivre en doctorat ? Je rédige un sujet et reprends contact avec eux. Alors qu'avant de partir, je m'étais jurée que cette vie là n'était pas pour moi : une vie exclusivement théorique et intelectuelle, qui analyse les œuvres des autres, sans jamais prendre le risque de faire face aux dures réalités sociales de ce monde, sans jamais prendre le risque de produire son propre message artistique, et cinématographique, sans prendre le risque de s'exposer au regard des autres et à leur jugement… Juger, ou être jugé, là est la question.
Une amie (encore une), qui travaille encore dans le lycée où j'ai été emploi-jeune deux ans plus tôt, m'informe qu'ils cherchent des assistants d'éducation. Entre être télévendeuse, téléenquétrice, téléopératrice,… ou téléspectatrice type (ménagère de moins de 50 ans, car au chômage), mon choix est fait. Je postule. Sachant très bien que le proviseur du lycée en question m'appréciait bien, ravi de ma prestation en tant qu'emploi jeune, deux ans auparavant, et que j'ai toutes mes chances. L'entretien n'en aura même pas la forme. Je lui raconte mon voyage, lui montre mes photos, et lui explique rapidement mes projets : un doctorat, passer des concours de l'Education Nationale. Il est embalé. Reste à convaincre le conseil d'administration de son établissement qu'il a besoin d'assistants d'éducation (sachant qu'il est déserté par les emplois jeunes en fin de contrat, et que le ministère n'a de cesse de réduire les postes de surveillants). La signature du contrat est ainsi différée de quasiment un mois.
En septembre, la propriétaire des lieux, locataire de l'appartement où je logeais en août, revient de vacances pour prendre son poste de prof d'art plastique dans un lycée d'une banlieue chaude de Paris. Nous cohabiterons quelques semaines, mais son petit ami va bientôt emménager avec elle, et il est temps que je débarasse le plancher. J'ai passé tout l'été sur les sites de colocations. En août, je rencontre une photographe, qui vit en travaillant comme serveuse. Je dois emménager avec elle à Noisy-le-sec à son retour de voyage en Inde, mi-septembre. Date à laquelle je commence également à travailler comme assistante d'éducation dans un lycée d'Evry, à deux heures en RER et en métro, et bus, de l'endroit où j'ai trouvé cette colocation.
Forte de mes précédants déboires de colocation, nous allons passer ensemble un contrat de co-habitation. Je n'ai pas d'argent. Je ne peux pas lui payer de caution. Mais je lui fais un virement automatique de la moitié du loyer tous les mois. Rapidement la situation va se dégrarder. Les deux premiers mois elle me raconte toute sa vie. Nous passons des nuits entières à discuter. L'entente est plutot bonne. On se trouve même pas mal de points communs.
En novembre 2002, je partcipe au recrutement de créatifs par Endemol. Une expérience intéressante, qui me premet de réaliser que jamais je ne pourrai entrer dans le moule qu'ils imposent. C'est quand même un comble de vouloir formater des gens créatifs, non ? Je ne fais aucune rencontre humaine interessante. Pourtant je suis sélectionnée pour les épreuves finales. Je visite donc en quelques sortes, cette usine nationale de la télé-réalité, avec l'illusion qu'en y entrant j'aurais pu y insufler mon venin de révolution. Peines perdues. Je fais ensuite quelques candidatures dans des sociétés de productions d'émissions de télé. Aucune réponse, sauf deux négatives, que je garde en souvenir.
Puis au cœur de l'hiver, les disputes avec ma colocataire se multiplient, sur la base de nos conceptions très divergeantes de la vie en communauté. Elle n'envisage absolument pas qu'étant donné que nous partageons les frais à 50/50 je dois être au courant de ce qu'elle fait, dans la gestion du logement. Une grosse dispute à propos du chauffage en janvier : elle chauffe sa chambre à l'électricité, même en son absence, alors que, comme nous en étions convenues, je me restraint à chauffer la mienne au fuel, la nuit, et que comme il n'y a plus de fuel, et que c'est à elle d'en acheter, et qu'elle est absente, je me chauffe au pullover. Puis une autre à propos de la vaisselle que je fais tout le temps, dans la foulée. Et puis elle commence à être agressive avec moi. En février, son attitude tourne à la paranoïa : elle croit que je veux dénoncer notre situation aux impôts. Je n'ai plus confiance et j'en ai marre de ses reproches. A chaque fois qu'elle se met en colère, à court d'argument, elle en vient à m'insulter sur la base de notre relation affective : j'en sais assez sur elle (pusiqu'elle m'a raconté toute sa vie) pour la maintenir dans une situation vulnérable, et je l'utilise contre elle.
Notre contrat de cohabitation s'achève à la mi-mars. Je vide la chambre que j'occupais chez elle, de toutes mes affaires, les entreposant dans le grenier de mon amie prof d'art plastique. J'ai vécu six mois avec la photographe. Six mois pendant lesquels j'ai quand même réussi à stabiliser ma situation financière. Mais je ne fais plus rien d'autre de ma vie que travailler, travailler, et travailler. Et puis je suis surveillante dans un lycée, je ne vois que les élèves qui ont des problèmes sociaux, et/ou de comportement : à chaque vacances scolaire, je finis le trimestre sur les rotules, lessivée psychologiquement. Plus, mes presque quatre heures de transport quotidien, parmi les brebis du RER-boulot-RER, j'accumule la fatigue.
Je passe ensuite les trois mois les pires de ma vie. Je me retrouve sans domicile fixe. Des amis de la région parisienne m'hébergent à tour de rôle chez eux, ouvrant le canapé clic-clac de leur salon pour moi. Mais je change de salon tous les deux ou trois jours, me trimbalant sans cesse avec mon sac-à-dos. Souvent, quand je reviens du travail le soir, et que je change de RER à Chatelet, je ne sais plus où je suis. Je m'arrête de marcher, me laissant traverser par les flux mécaniques des travailleurs-consommateurs-téléguidés par leurs habitudes. Je suis prise d'une angoisse terrible : je dors où ce soir ?
Les obligations, les contraintes et les besoins des uns et des autres font qu'ils se décommandent parfois au dernier moment pour m'acceuillir, ou qu'ils ne savent que le jour même si je peux venir chez eux. Je me soumets à leurs bons vouloirs. Et quand je suis chez eux je fais tout pour gêner le moins. Je fais la vaisselle, le ménage. Je remets toujours chaque chose à sa place, pour ne pas perturber l'espace de chacun, même si son organisation ne répond absolument pas à ma logique. Je suis extrèmement vigilante à tous ces détails qui me pourrissent le cerveau. Je fais des courses pour partager les frais. Je fais la cuisine. Je ne me couche pas avant que mes hôtes aient envie de dormir, quelque soit la journée que j'ai subit avec les jeunes sur mon lieu de travail. Je suis réveillée par la fumée de tabac le matin, quand ils prennent le petit-déjeuner à deux mettre du canapé où je dors. Ou dans la nuit quand ils traversent le salon pour aller aux toilettes, ou pour aller au travail. J'accepte n'importe quel programme débile à la télé, n'importe quelle conversation abstraite ou superficielle, si loin de mes préoccupations basiques de logement.
Et chaque quart d'heure de répis à mon travail je l'exploite pour parcourir les annonces de location, de colocation, passer des coups de fils par milliers, prendre des rendez-vous pour des visites. Je visite des studios minuscules, sans WC, ni douche, au septième sans ascenceur, trop chers pour moi. Je me présente à des entretiens pour colocation. Jamais rappelée. Sauf une fois, par une communauté de libertaires qui se partageait une maison : mais c'est moi qui est refusé parce que c'était pour un mois seulement et que j'étais alors sur le point d'obtenir un HLM.
Puis je n'ai plus eu la force de demander plus aucun service à mes propres amis. Certains me recevaient d'ailleurs tellement froidement, et à reculons, que j'avais honte de ce que j'étais devenue. Certains ont même osé insinuer que je faisais exprès d'entretenir cette situation, que j'étais trop difficile pour trouver un logement, que je profitais de leur gentillesse… Les mêmes d'ailleurs qui ont été installé par leurs parents de A à Z quand ils ont débarqué sur Paris à l'âge de 26 ans pour leur premier poste de fonctionnaire : papa et maman cherchent l'appartement, le trouvent, signent le bail, payent la caution, meublent l'appartement, l'équipent entièrement, et le remettent clé en main, même repeint.
Or cette mauvaise volonté qui m'est reprochée est d'autant plus injustifiée que, ce sont toujours les propritéaires et responsables d'agence, qui m'envoyaient sur les roses après chaque visite. J'ai même visité un studio de 12 m² au rez-de-chaussée, sans fenêtre, la porte à côté des poubelles de l'immeuble, dans une cour intérieure, unique passage pour accéder au dit immeuble, équipé d'un lavabo, et d'une pièce de 2m² faisant office de sanitaires : un mètre carré pour le W.C., un mètre carré pour le bac de douche, recouvert d'une planche en bois, pour ne pas mettre les pieds dans le bac de douche quand on est assis sur le W.C.. Nous étions cinq à vouloir ce logement, et malgré mon CDD de trois ans au SMIC dans l'Education Nationale, et les garants en béton que représentaient mes parents, je n'ai pas obtenu cette location à 350€ TCC par mois, deux mois de loyer de caution, plus un mois de loyer en frais d'agence à Alfortville, à 40 minutes de mon lieu de travail, minimum.
J'ai fais un dossier de demande H.L.M. à Evry. Les délais prévus pour l'obtention de c etype de logement sont interminables mais au point où j'en étais je n'avais plus rien à perdre. J'ai mis le paquet. Un dossier à la préfecture. Un dossier dans chacune des sociétés de logement H.L.M. de chaque département de la région Ile-de-France limitrophe ou proche en transport du département où je travaille. Et sur le conseil du proviseur du lycée où je travaille, un dossier à la Mairie d'Evry, où il a un ami. A chaque fois ce sont des dizaines, voire des vingtaines, et dans le cas de celui de la Mairie d'Evry, trente-neuf pièces justificatives de toute sorte, à photocopier. Je me suis organisé et ma production de dossier de demande H.L.M. est devenue quasi automatique et industrielle.
Le pire c'est quand le service logement de la Mairie d'Evry vous fait faire la queue deux heures pour le dépôt de votre dossier, et que, parce que la liste de pièces justificatives à joindre était erroné, vous devez vous payer la queue une deuxième fois le lendemain, pour vous entendre dire que d'après leur calcul, aucun bailleur social ne voudra de vous, vous ne gagnez pas assez d'argent, vous n'entrez pas dans les critères d'éligibilité, même pour le studio le moins cher. Là vous craquez. La pression est insuportable. Cela fait des semaines que vous luttez. Vous vous êtes tellement écrasée pour rentrer dans les différents cadres qu'on vous impose que vous ne savez même pas plus qui vous êtes. Et vous avez pleinement conscience que ce n'est pas la faute de la gentille dame du guichet qui en voit de toutes les couleurs défiler à son bureau pour l'examen des dossiers, mais qu'elle est votre seul interlocuteur, et qu'elle est complètement impuissante. Et vous pensez alors, que vous vous êtes en plus quelqu'un de cultivé, de battant, sachant lire, écrire, compter, connaissant un minimum ses droits… Comment font les émmigrés au chomage, ne parlant que quelques mots de français et n'en écrivant pas un mot, et ne sachant que peu comment fonctionne le système français, et devant pourtant loger une famille nombreuse avec un RMI ??? Là j'ai pleuré. Je ne pouvais plus contenir mon désespoir, mon dégout, ma haine de ce système humiliant, qui vous demande prouver que vous êtes pauvre, pour vous déclarer finallement que vous êtes trop pauvre pour le logement le moins cher du marché. Finallement la gentille dame du guichet à penser à une solution : je pouvais demander à la CAF un estimation d'allocation logement, et peut être qu'avec cette prévision de recette supplémentaire à mon budget, cela passerai. J'ai donc couru à la Caisse d'Allocation familiale toute proche, je me suis payée encore deux heures de queue là-bas, pour obtenir une estimation d'allocation, que je me suis empressée de rapporter à la Mairie, avant sa fermeture à 16h30, non sans avoir refait la queue interminable…
Une fois mon dossier jugé viable par le service social de la Mairie d'Evry, je devais attendre qu'ils me proposent un logement à visiter. Moins d'une semaine après le dépôt de mon dossier ils m'ont proposé un studio. Je suis allée le visiter entre midi et deux un mercredi. Je ne savais plus ce qu'il fallait en penser : non seulement je ne savais plus ce que je voulais, mais en plus je ne svaais plus ce qui était décent ou pas d'accepter. Heureusement une amie m'avait accompagné et elle m'a soufflé la réponse. En réalité ce logement était parfait. Mais j'étais perdue. Sur son conseil j'ai dit oui. Le jour même je les ai appellé pour leur faire part de ma réponse. Ils me disent alors que quels'un d'autre est sur le coup, et qu'ils me tiennent au courant. A partir de là je ne les ai plus laché. Je les ai rappellé deux fois par jour. Le vendredi ils m'ont donné leur accord. Et là il a fallut rendre mon dossier viable pour le bailleur : une autre galère !
J'ai donné mon accord mercredi 1er juin 2004, et se sont écoulé ensuite un mois de procédures administratives, les dossiers circulant par la poste, alors que le bureau du bailleur social était à 100 mètres de la Mairie, et que le logement était déjà disponible, et j'ai signé le bail le 28 juin 2004 : ma première location.
N'osant plus rien demander à personne, c'est une amie qui m'a présenté une fille qu'elle ne connaissait pas, et qui cherchait quelqu'un pour garder son appartement en son absence pour 35€ par semaine. Je me suis ainsi retrouvée parisienne, trois semaines et demi, métro La Chapelle. J'ai cohabité avec ses deux chats. Et elle n'était pas si absente que ça. C'est son dealer surtout, qui est passé un jour, en même temps que sa sœur (les deux ne se connaissant pas). Ne pouvant pas refuser l'hospitalité à sa sœur qui venait récupérer des vêtements, le dealer en a profité pour forcer l'entrée avec son pote. J'ai offert un thé à tout le monde. La sœur de mon hôte est parie avec les vêtements qu'elle était venue chercher. Et les deux lascars sont restés. Pendant que l'un me baratinait avec ses affaires de drogue qu'il devait laisser pour mon hôte, l'autre, très silencieux, profitait d'une seconde d'innatention de ma part (la seule) pour partir avec mon ordinateur portable. La suite des galères, entre les différents commissariats, et avec le dealer en question qui a continué à m'appeler sur mon portable un bon moment, pour que je ne porte pas plainte contre lui… je vous les épargne. Résultat des courses, mon ordinateur portable neuf perdu, avec tout le travail des quinze derniers jours : le début d'un travail très important. L'assurance m'a remboursée et je m'y suis retrouvée (heureusement j'étais assurée), mais bon, le travail perdu je ne le retrouverai jamais.
Le soir du vol, il n'était pas question que je retourne dans cet appartement. J'ai débarqué en pleurs chez une amie qui m'avait déjà hébergé plusieurs fois pour quelques jours. Je me suis entendue dire des choses vraiment pas très sympathiques, et surtout j'ai vraiment, plus que jamais, eu l'air de gêner son petit ami, resté furieusement silencieux. J'ai compris ce soir là que je ne pouvais pas rester une nuit de plus à cet endroit : je n'y étais pas bienvenue. Le lendemain je suis allée travailler, comme si de rien était. Je ne savais pas où je dormirai le soir même. J'ai appellé plusieurs personnes. Personne ne pouvait me recevoir. Aucun n'ose le dire comme ça, mais tous sont rétiscents, fuyants, face à ma demande. Seules deux de mes amies ont le courage de m'avouer qu'elles ne peuvent vraiment pas. Les autres, sont certainment persuadés que j'ai des tas d'amis, et que je pourrais trouver refuge ailleurs, mais ils oublient que ce sont eux, mes amis, et que s'ils disent non, je suis dehors ! Ils m'ont déjà beaucoup rendu service, mais j'ai encore besoin d'eux, et soudain, ils ne sont plus là.
Ce soir là j'ai dormi à la gare de Lyon, dans la salle méditerrannée, à vingt mètre d'un gars qui puait franchement le vin, accrochée à mon sac à dos, jusqu'à trois heures et demi, heure à laquelle les derniers agents S.N.C.F. ont vidé le hall. J'ai alors déambulé dans le quartier de Bastille, attendant que la gare ouvre vers cinq heure et demi, six heure. En fait je suis allée ensuite directement au travail.
Entre temps, une amie, qui ne pouvait pas m'héberger, avait fait des pieds et des mains auprès du proviseur du lycée dans lequel je travaillais, pour qu'il m'autorise à dormir dans le logement de fonction vide du lycée, sous sa responsabilité. Je ne me sentais vraiment pas le courage de lui en parler moi-même, mais c'est elle qui en a eu l'idée, et elle l'a fait pour moi. J'ai donc dormi trois semaines dans un appartement de 150 m² en duplex vide : quatre chambres, un immense salon double, deux salle-de-bains, une cuisine, un hall, des placards, un escalier en colimaçon… A une minute du couloir de l'administration du lycée où je travaillais alors. J'ai pété les plombs plus d'une fois dans cet immense appartement vide et silencieux de la banlieue parisienne, loin de toute animation, sans musique, sans rien pour cuisiner, à manger des kebabs tous les soirs, sans télé, sans livre, sans radio… Les week-ends surtout. Les heures à ne rien faire qui ne passaient pas. Et les instants durs que je venais de vivre : les remarques blessantes de certains de mes amis, les excuses de ceux qui ne pouvaient pas m'aider, l'odeur du clochard à gare de lyon,… tout ça résonnait sans cesse dans mon esprit malade, malade de tristesse. J'ai parlé toute seule. Souvent. Je me suis tapée la tête sur les murs. Quelque fois.
C'est alors que la même "amie" qui m'avait si "bien" accueillie le soir de mon vol, me demande de vider le grenier où j'avais entreposé mes affaires depuis mon déménagement. Je suis sans domicile. En train de squatter l'appartement de mon employeur. A la base c'est quand même elle qui m'a offert l'hospitalité de son grenier. Et elle me donne une semaine pour le vider, parce que dans une semaine ses parents débarquent, et qu'elle ne veut pas qu'ils sachent qu'elle m'a rendu service, et qu'elle veut que sa maison soit clean pour les recevoir. Je suis vraiment coincée mais je m'arrange : un ami m'aide le dimanche suivant à vider le grenier que je transvase dans l'appartement du proviseur. Le pire c'est que deux semaines plus tard je signe le bail pour un HLM. Je vais donc déménager deux fois en deux semaines : heureusement que je n'ai pas de meuble, ni d'électroménager.
Fin juin, j'ai signé mon bail. Depuis j'ai un domicile. Je n'ai pas changé de travail. Et ma vie n'a jamais été aussi stable en apparence. Encore quelques épreuves matérielles de plus sur ma route. Mais plus ou moins mineure. Je commence tout juste à voir où je vais.
Toutes ces épreuves, depuis que je suis revenue, m'ont donné l'impression de poursuivre mon voyage, en occident. A la différence, que mes galères sur les routes d'Amérique du sud étaient une expérience choisie. C'est en tout cas l'attitude que j'adopte pour y faire face : considérer toute cette mascarade comme un voyage, une expérience humaine. Je vis les choses avec du recul en toutes circonstances. Ou presque. J'essaye. Et je relativise au maximum ce que je vis.J'essaye. Même si souvent, les questions politiques qui m'animaient déjà pendant le voyage, m'assaillent soudainement, et que je me dis qu'il faut que je fasse quelque chose. Je me dis, qu'avant mon voyage, jamais je n'aurai pu survivre à tout ça…
Pourtant, je ne me fais vraiment pas à la sédentarité. Ni même à la tranquilité et à la régularité d'un travail. Je ne supporte pas la ville, ses immenses galeries commerciales, et l'agitation consumiériste de l'occident. Tout ça pour s'endetter. Tout ça pour compenser leur misère affective. Tout ça pour oublier l'aspect "dérisoire" de leur vie. Tout ça pour se donner l'illusion de vivre des rêves, par procuration, à travers des images virtuelles. Tout ça pour combler des frustrations, conditionnées par ce même système de valeur basé sur les apparences et la consommation. Tout ça pour un monde absurde et virtuel.

Tout ça je n'en veux pas. Ce voyage, et tout ce que j'ai vécu ici depuis mon retour me confortent dans l'idée que ma place n'est pas ici, mais ailleurs. N'importe où ailleurs.
Je repartirai. Dès que j'aurai réglé mes comptes ici, et que je me serai débarassée de tout ce qui m'y enchaîne encore. Je repartirai. Bientôt. Pour ne plus revenir. Ma vie est sur la route. Nulle part ailleurs.