Vendredi 21 mars 2003, Matoury, Guyane française, France.
Merci à Cécile pour ses récits de sédentaire : je partage complètement ton avis sur les voyages, et sur les choix de la vie, et ton email est si bien écrit que j’ai presque envie de le publier. Merci aussi à tous les autres pour leurs messages.
Milles excuses pour les fautes de frappes : les Q à la place des A, par exemple. Il faut maintenant que je me réadapte au clavier AZERTY, et ce n’est pas une mince affaire : je cherche les lettres et surtout les caractères spéciaux, comme une débutante. Le QWERTY, c’est vraiment mieux. Régis avait raison.
C'est le premier obstacle de ma réadaptation à la vie ordinaire. Sinon, cela me fait plaisir de parler en français, et je trouve mes mots plus facilement que je ne pensais. Je galère juste avec l' ANPE et les Assedic, qui ne comprennent pas pourquoi je ne me suis pas présentée à mon entretien professionnel ce mois-ci. Tiens… pourquoi ? Je ne dirais pas la vérité bien sure, mais c’est à mon sens un pieux mensonge.
Et puis je reviens et ces cons font la guerre. Ça, ça m’énerve ! Je voulais juste manger un bon "poyo et morue", avec un "féwoz", et écouter mes disques de jazz. Pas pleurer devant la télé, devant le plus grand mélo qu’ait jamais produit l’Humanité : la Guerre.
Bref. Je me demande ce que je vais bien pouvoir faire pour gagner ma vie dans les prochains mois. J’ai toujours des rêves (écrire et publier un livre qui aurait du succès et qui me nourrirait toute ma vie sans que je ne bouge plus le petit doigt), mais il faut être réaliste parfois, et il va bien falloir que je trouve un sale boulot de rien du tout en attendant cet heureux événement, car il faut bien dire que le dit livre qui doit me délivrer de tout soucis financier jusqu'à la fin de mes jours est loin d’être écrit. Quoique.
Bref. Je reviens riche et ruinée. Riche d'expériences, et avec ce sentiment d'hyper puissance qui me laisse dire que les choses vont suivre leur cour toutes seules, sans  que je ne lutte trop. Et ruinée car la réalité dans laquelle je reviens est terrible. Suivant les critères de notre société je ne vaut rien : mon compte en banque est pas loin d’être vide, je n’ai pas de travail, et je ne suis même pas sure d'avoir une qualification universitaire qui ait une quelconque valeur aux yeux de qui que ce soit, malgré deux licences, une maîtrise, un DEA et une foule d'expériences parallèles à mes études.
Le plus terrible c’est que je me sens étrangère à ce système auquel j’avais déjà pris tellement de temps à me résigner : travailler, travailler, travailler, gagner des sous, gagner des sous, gagner des sous. Je reviens avec plus que jamais le sentiment d’être une extra-terrestre. Inadaptée. Autant vous dire que je n’aspire qu’à une chose, repartir.
Je suis contente de revoir mes proches. A commencer par mon cousin et sa femme, et surtout, leur fille qui en cinq mois a fait d’énorme progrès dans ce qui sont ses principaux objectifs pour l’instant : marcher et parler.
Et moi je sais toujours parler et marcher, mais j'ai perdu les acquis d'un certain nombre de mes apprentissages des dernières années : chercher un travail, faire un boulot qu’on aime pas pour en vivre. des choses pas naturelles du tout. Ma super puissance me pousse à faire ma vie loin de toutes ces contraintes, et du point de vue de ma socialisation et ma soumission au système, j’ai vraiment l’impression d’être revenue à la case départ.
J’ai voulu un moment visiter la Guyane, mais le vague à l'âme m'envahit, et je ne fais rien. Je suis allée à l'office du tourisme. J’en suis revenue avec un sac plein de brochures. Je pourrai visiter les îles du Salut et leur bagne, et la base spatiale, même si le prochain lancement n’est que le 8 avril, après mon retour.
Mais c'est ça, où je retourne tout de suite en Guadeloupe. Et après 48 heures de réflexion j'ai décidé : les 350 euros qui me reste vont me servir à acheter un aller simple Cayenne-Pointe-à-Pitre (2000 km). J’avais payé l’aller retour 320 euros, mais les dates sont absolument inéchangeables. Et Air France ayant le monopole sur la destination, les billets sont aussi chers que sur Pointe-à -Pitre - Paris (8000km). Voilà la dure réalité dans laquelle je reviens....
Mais bon. Lundi soir je prends l'avion, et lundi soir je serre mes parents dans mes bras, et lundi soir je recommence tout à zéro, avec un compte en banque vide, vide, vide !
Et en plus en ce moment je lis les Particules Elémentaires de Michel Houell-euh-becq. Ce n’est pas ça qui va me sortir de la morosité. La vie est fade dans l'occident sédentaire.

Mardi 25 mars 2003, Vieux-Fort, Guadeloupe.
Ou devrais-je écrire, 1er janvier de l'an 01 de la nouvelle ère. Je suis de retour dans mon milieu d'origine. Et j'ai plus que jamais le sentiment de ne plus y appartenir. Serrer mes parents et ma soeur dans mes bras à l'aéroport… Ce fût la bonne surprise à mon arrivée : j'y ai pensé pendant tout le voyage, et elle est venue... la télépathie, ça marche ! … Les serrer dans mes bras m'a suffit à réaliser ce qui m'arrive.
Dans l'avion en descendant sur la Guadeloupe, j'ai failli pleurer. Et quand je me suis assise sur les fauteuils à la sortie de la douane en attendant mes parents (l'avion est arrivé avec 20 minutes d'avance),  mon coeur battait très vite, puis je me suis calmée. Mais encore maintenant je sens mon coeur qui bat très fort. En fait, je ne sais pas si ce qui m'émeut le plus, c'est ce sentiment de décalage que je ressens par rapport à mon environnement, et qui fera que désormais mon rapport à la Réalité sera définitivement plus serein, ou si c'est le fait de revenir, tout simplement, un peu comme un astronaute qui aurait passé cinq mois et demi dans l'espace.
Hier soir maman m'a dit en allant se coucher. "Bonne nuit de retour chez toi". Je n'ai rien dit d'abord, et la première réponse qui m'est venue après un court silence, c'est d'abord que je ne rêvais pas en ce moment (ce qui est certainement le signe que je n'ai pas de réponses à y chercher, et que donc je n'ai pas de préoccupations), et que je n'avais pas la sensation d'être de retour chez moi. Et je pensais intérieurement que je n'ai plus de "chez moi". Ce qui n'est pas plus mal finalement.
Je suis chez mes parents pour quelques temps. Le temps de me refaire financièrement, et de me réintégrer petit à petit à certaines réalités matérielles de ce monde. J'ai plus que jamais les pieds sur Terre, mais j'ai désormais un détachement aux choses qui à mon avis sera mon atout des prochains jours pour dominer ma réalité, mieux la vivre.
Je suis installée dans la mezzanine au dessus du salon, à un mètre de l'ordinateur et d'Internet. Je vais pouvoir écrire. Je vais peut être réussir à vomir ce livre que je digère depuis quelques années. Jusqu'ici je me livre à une boulimie de lecture. Peut être à suivre une boulimie d'écriture ? J'écoute les disques que j'ai achetés sur mon chemin en Amérique du Sud. C'est étrange.
Les colis que je m'étais envoyé sont arrivés. Ils ont pris plus de temps que prévu, mais il n'en manque qu'un : celui que j'ai envoyé de Cuzco au Pérou, par avion. Je suis verte étant donné ce qu'il m'a couté. Il aurait peut-être mieux vallut que je le confie à FedEx, plutot qu'aux services de courrier nationnal. Merci de me lire, encore. Chà !