Dimanche 26 janvier 2003, Punta Arenas, Chili.
Finalement Ushuaïa c'était pas si nul que ça... une fois qu'on arrive à faire abstraction des milliers de touristes. Pour la première fois depuis le début de mon voyage, j'ai rendu visite à un des contacts que certains d'entre vous m'avaient donné avant mon départ, au cas où. J'ai rencontré ainsi Alberta et son fils Armando. Deux argentins qu'une amie de mes parents a rencontré en Espagne. Le monde est petit. Alberta est née dans la province de Jujuy à La Quiaca, si je ne m'abuse, mais elle vit à Ushuaia depuis déjà de nombreuses années.
Le soir même où je leur ai téléphoné je me suis retrouvée chez eux à boire du café et manger des pâtisseries avant qu'ils ne me fassent visiter en voiture tout Ushuaïa by night. Je crois qu'on a fait trois ou quatre fois le tour du bourg, à travers les quatre avenues du petit village qu'est Ushuaïa. J'ai su rapidement où étaient les musées où il fallait que j'aille, les chemins qui menaient au parc et au glacier, et les routes où je ne devais pas aller parce qu'il n'y avait rien à voir.
Ils m'ont invité à manger des empanadas le soir suivant, et nous avons regardé les photos de leurs deux voyages en Europe : Armando y étant allé pour la coupe du monde 1998 et Alberta ayant fait le tour des capitales européennes avec lui plus tard. Le soir des empanadas (façon Jujuy), on a bu beaucoup de bière et limonade, et je leur ai appris plein de mots en français, comme "panaché", qui désigne ce mélange de boissons dont nous nous sommes enivrés. Heureusement ils m'ont raccompagné, même si je n’étais qu'à un kilomètre et demi de l'auberge de jeunesse.
Je suis retournée les voir la veille de mon départ pour leur montrer des photos de ma famille et en prendre d'eux. Tête de Linotte que je suis, j'ai oublié mon appareil photo, et eux ils ont refait des empanadas, alors que je venais juste pour l'heure du maté. Conclusion : re-dîner. Et aux deux sens culturels du terme : car "re" en Argentine, placé au début du mot, désigne que quelques chose est "très". Ça fait franchement du bien de ne pas être avec des touristes. J'ai retrouvé les sensations que j'avais avec Ana à la Quiaca, à Tucuman, puis avec Melina et Leonardo, et avec les quelques autres argentins avec qui j'ai sympathisé lors de ce voyage.
L'auberge de jeunesse où j'étais à Puerto Madryn était un vrai "bordel" organisé, excusez moi du peu. A mon départ j'ai d'ailleurs dit leurs quatre vérités aux propriétaires. Comme beaucoup d'auberges de jeunesses pas chères dans ce pays, les propriétaires sont présents 24h sur 24, et occupent une des chambres du bâtiment, et partagent leur télé, leur salle de bain, leur cuisine, et tout et tout, avec les passagers. C'est plus une sorte de chambre chez l'habitant à forte fréquentation, et rapide rotation. Ça peut être super convivial, comme ici où je suis à Punta Arenas au Chili : ça s'appelle Blue House, et ça m'a été recommandé par trois chiliens que j'ai croisé à Ushuaia. Tout comme ça peut être la foire totale : salle de bain jamais lavées, draps jamais changés, pas de couvre feu sonore, vaisselles dégueux qui traîne, et j'en passe... Il y avait là (à Puerto Madryn) un groupe de trois jeunes hommes de La Plata et de deux brésiliennes dont je vous avais déjà parlé. Très sympathiques mais avec un sens du respect du sommeil des autres tout à fait relatif. La première nuit je n'ai pas dormi parce que des gars regardaient du foot toute la nuit. La deuxième je n'ai pas plus dormi parce que les deux groupes sus cités faisaient la fête. Le troisième j'ai lâché l'affaire : j'ai fait la fête avec eux puisqu'ils m'invitaient. Ils ont fait un boucan effroyable, à chanter et à rire très fort dans cette petite maison si mal isolée.
Le lendemain au réveil, je sors de la chambre et le proprio me voyant me dit : "alors ? Bourrée ?". Ca m'est resté en travers de la gorge. J'étais encore dans le gaz, mais après la douche, je lui suis tombée dessus. Je lui ai expliqué mon opinion de son auberge de jeunesse foireuse, et de son fonctionnement, et lui ai signalé qu'en tant que proprio, l'état de mon foi ne l'intéressait pas, qu'on avait pas élevé les cochons ensemble, et que pour une fois j'étais d'accord avec la critique du guide du routard concernant son taudis : "rudimentaire et pas cher, pour l'instant, car la patronne, victime de son succès, fait vite grimper les prix...". En effet 15 pesos la nuit pour une telle porcherie, c'est abusé.
Le pire c'est que je n'avais pas bu ! Arrivée au bout du monde, je n'avais pas beaucoup dormi "because" ce tapage nocturne festif perpétuel. J'avais besoin de sommeil. Et malheureusement je n'ai pas pu le trouver à Ushuaïa non plus. En effet l'auberge de jeunesse où je suis allée, était certes très jolie, toute en bois, genre chalet, avec des couleurs vives et des petites fleurs et des oiseaux en déco sur les murs façon "Marianne" (une amie dont c'est la spécialité), très bien équipée, et tout le temps propre, les utilisateurs respectant le règlement de vie en communauté, mais n'en était pas moins hyper bruyante. Quand ce n'était pas le dîner qui s'éternisait, c'était le veilleur de nuit qui discutait très fort, et pas loin de ma porte, avec une passagère, ou mes camarades de chambres qui rentraient bruyamment très tard... j'ai cru péter les plombs !
Finalement j'ai trouvé un endroit reposant. Blue House. Il n'y a quasiment que des israéliens qui y passent, et je parle plus anglais qu'espagnol (encore une fois), mais cela me permet de mieux connaître cette jeune communauté de voyageurs (tous ou presque voyagent entre 6 et 12 mois après leurs 2 ou 3 ans de service militaire, et avant de faire des études).
A Ushuaïa je n'ai pas visité le parc national, mais j'ai vu le musée qui a été organisé dans l'ancien bagne, et sait tout de la vie des prisonniers célèbres qui y sont passés, j'ai vu la réplique à l'échelle un du phare Jules Verne, dont ce dernier parle dans un de ses livres, le phare du bout du monde.
J'ai escaladé la montagne toute proche jusqu'au glacier au milieu des nuages et dans la neige (une vraie aventure !), et l'ai redescendue en glissant sur la neige et en courant dans les cailloux (c'est là que j'ai rencontré les trois chiliens qui m'ont conseillé Blue House) : les deux soeurs de Buenos Aires qui m'avaient proposé la sortie ont abandonné au début de la montée, après le télésiège. Il faut dire que ça grimpait sec, et que le chemin n'était pas toujours très visible.
Le jour suivant j'ai fait une balade en bateau sur le canal Beagle, hyper touristique comme plan mais bon : ça repose. La guide savait tout sur le moindre petit bout de végétation et ce fut très instructif. Les couleurs de la végétation sur les îles du canal, exposées aux vents et au froid sont tout à fait fantastiques : dommage que je prenne des photos en noir et blanc, mais vu les contrastes ça promet. J'ai piqué des cailloux sur une des îles escales, la guide m'a vue, et n'a rien dit : normalement, le prélèvement d'éléments naturels est interdit dans cette zone protégée… Je sais. C'est très con de ma part, mais je n'ai pas pu m'empécher : on aurait dit de petits œufs en ivoire.
Puis le dernier jour j'ai fait une sortie à vélo le long de la côte pour voir autrement le canal Beagle et approcher les arbres penchés par le vent (15km aller, 15 km retour), et j'ai rencontré un renard sur une plage : vu comment il s'est approché de moi, à m'en manger presque dans la main, il a du être bien habitué aux Hommes, les touristes le nourrissant.
Les montagnes d'Ushuaïa ont été ennuagées pendant tout mon séjour. Je les voyais de la fenêtre de ma chambre et tous les jours j’essayais de souffler sur les nuages pour qu'ils s'en aillent, et le dernier jour ils s'en sont allés. Ushuaïa et ses maisons colorées, ses montagnes noires et enneigées, et le tout sur un fond bleu avec une lumière incomparable. Un régal !
J'étais presque triste de quitter cette ville. Le voyage pour Punta Arenas est long. Le passage de la frontière, et l'attente aux deux postes est très ennuyeuse, et la traversée en Ferry du Canal, qui sépare l'île de Terre de Feu du continent sud américain trop courte.
Ici au Chili, les choses sont bien différentes de l'Argentine. La vie est beaucoup plus chère (où le fait que je ne vais pas y rester longtemps). Il y a bien moins de touristes, et les agences de voyages sont bien moins tout sourire avec eux. Il y avait dans ma chambre un allemand du nom de Stéphane qui voulait aller en Antarctique (expédition très chère), qui n'a pas pu, et qui à défaut voulait aller aux Iles Malouines. Je l'ai accompagné dans ses démarches parce qu’il n’obtenait pas ce qu'il voulait, qu'il avait déjà un billet d'avion et qu'il lui fallait trouver un hôtel. J'ai été vraiment écoeurée de la façon dont nous avons été reçus. Même dans une simple agence téléphonique où nous avons demandé le numéro des renseignements téléphoniques internationaux, c'est à peine si le femme s'est aperçu que nous étions là, et quand elle nous a prêté attention, c'est à peine si elle ne nous a pas craché à la figure... A n'y rien comprendre... Comme s'ils nous méprisaient, ou qu'ils ne voulaient pas vendre.
Je ne me permettrai pas de juger le Chili en deux jours, et ces trois jeunes supers sympas et délurés que j'ai rencontré à Ushuaïa (et revu ici), et les amis chiliens que j'ai en France, me laissent penser que cette ville et ses commerces sont une exception  quand à l'hospitalité du pays.
Ici je ne fais rien. Je ne sors même pas de l'auberge de jeunesse. Je suis en convalescence en quelque sorte, car à faire de la luge, sur mon manteau, sur le glacier El Martial à Ushuaïa, j'ai chopé la crève. Et à la question de ma "Môman" : "qu'est ce que ça fait de se reposer? Navigation intérieure? Vacuité? Isolation? Isolement? Retraite? Te dorlotes-tu? Lis-tu? Écris-tu? Dessines-tu? Ne fais-tu rien de rien qui repose? Arrêt sur image de notre aventurière -exploratrice du genre humain préférée..."
Je lis : j'ai lu le Cid de Corneille, "Va, je ne te hais point", et là je vais attaquer Andromaque de Racine, gardant le meilleur pour la fin Théophile Gautier, On ne badine pas avec l'amour... Ce sont des livres que j'ai échangés dans l'auberge de jeunesse précédente contre mon guide du Chili. Je mange des repas normaux (et pas des sandwichs). Je me fais des laits miels. Je regarde la télé : des sitcoms américaines en VO sous titrés en espagnols. Choix du programme soumis au zapping des autres. Je discute. Avec des jeunes israéliens (largement majoritaires ici). Je dors beaucoup. Je me mouche et je tousse aussi beaucoup. Je ne pense à rien de particulier. Sauf qu'il me reste 66 jours, et que j'ai hâte d'être sur le bateau qui me permettra de descendre l'Amazonie en 21-22 jours, de Iquitos à Macapa. Une expérience différente, et loin de tous ces touristes-consommateurs. À suivre... Chà !

PS : veuillez pardonner la médiocrité de mon écriture ce soir, et le peu de développement, mais je suis vraiment épuisée par cette grippe. J'aurais pu faire trois pages rien que de mon ascension des montagnes d'Ushuaia au milieu des nuages, mais voilà, je suis revenue de cette expédition super enrhumée.

[N.D.A. : J'avais intégré à cet email l'intégralité d'un article publié dans Le Monde et communiqué par un de mes correspondants, parce qu'il s'intégrait dans le cadre du débat qui a court dans ma correspondance, sur la Guadeloupe. J'ai supprimé cet article de mon texte pour des raisons évidentes de droits d'auteur, mais vous pourrez le retrouver grâce aux références suivantes. Il s'agissait de l'article : Les oubliés de la Guadeloupe, de Philippe Broussar publié dans Le Monde, mardi 7 janvier 2003.]
Mais ce Monsieur, dans son interminable description, a oublié de contextualiser le pessimisme et la quête d'identité insatiable de la Guadeloupe... l'Histoire et le traumatisme qu'elle représente pour notre communauté. D'autre part, son article s'appelle les "oubliés", mais il ne dit pas qui oublie... La France ? Il n'analyse pas l'oubli en question d'ailleurs.