Samedi 18 janvier 2002, Puerto Madryn, Peninsula Valdes, Argentine.
100ème jour de voyage. Ça se fête, non ? La salle en fureur crie et applaudie. Certains tapent même des pieds sur le plancher. "Un toast, Charlotte ! Un discours ! Un discours ! Un discours !..." Puis Charlotte se lève, confuse, et la clameur diminue... Elle lève son verre de Champomy, et ouvre la bouche pour parler dans un silence grandissant. Une mouche virevolte autour des restes du gâteau à la crème couvert de praline. Elle se pose sur une cerise confite. Et Charlotte savoure le silence. Elle se rappelle son expédition solitaire et silencieuse dans les vents et le soleil du plateau de la Puña, à la recherche de la Lagune Pozuelos et de ses flamands rouges et blancs, uniques au monde. Son chemin de croix. Elle ferme les yeux comme pour mettre fin à cet instant de félicité et s'élance : "Je n'aurais qu'une chose à dire... Plus que 74 jours !" Et au fond d'elle elle pensait : "Comment faire pour apprécier ces 74 derniers jours de liberté extrême, alors que déjà elles me manquent, ces chaînes d'affections qui me lient à vous tous..." Comme s'ils n'entendaient pas, ne comprenaient pas sa détresse, la salle applaudit. "Hip ! Hip ! Hip ! Hourra pour Charlotte...!" Tous rient, boivent, et retournent à leurs discussions. Tous s'empiffrent des restes de l'immense crème au gâteau qui trône au milieu de la salle et où la mouche a déjà laissé l'empreinte de ses petites pâtes libres. Et Charlotte se dit à elle même et à voix haute cependant : " Ce que j'aimerais être une mouche..." Libre et insignifiante.
Tous vos messages me font extrêmement plaisir... mais ils suffisent à peine à panser ma peine. La Patagonie vue d'ici est une terrible déception. Villes balnéaires sur plages grises au bord de l'océan atlantique frisquet... autant aller se planquer à Lacanau en hiver... Et Dieu sait si je préfère Lacanau en hiver qu'en été. A Lacanau en hiver au moins il n'y a personne.
Aujourd'hui, histoire de découvrir la faune patagonne, je suis allée me balader sur la péninsule Valdes, un parc national d'où on peut observer des colonies de pingouins, d'éléphant de mer, de phoques, d'orques et de dauphins... Pingouins se dodelinant, éléphants de mer beuglant, parce que c'est la période de la reproduction, phoques se prélassant au soleil... J'ai vu. Avec des jumelles même. Orques et dauphins je n'ai pu, car les sorties de bateau ont été annulées pour cause de vent.
Mais là n'est pas la raison de ma déception. Il y avait plus de faune mateuse, que de faune matée. Plus de touristes à s'agglutiner sur les barrières les empêchant d'accéder aux plages, que de mammifères sur les plages qui leurs sont réservées. Non pas que je voulais voir plus d'animaux, mais surtout que je voulais voir moins de touristes. En plus du flot habituel et continuel de minibus d'excursion (qui très malins vont tous en même temps au même endroit), il y avait sur la péninsule deux immenses cars de retraités français, avec guide en français, s'il vous plait. Je me suis infiltrée dans le groupe pour la visite du musée, ni vu ni connu (je dois avoir l'air d'une retraité française...), et j'ai appris tout un tas de choses. Mais parler la même langue que toutes ces petites têtes blanches (ou teintées), et donc entendre, et comprendre leurs réflexions pleine de crédulité et de préjugés, a été une vraie souffrance pour ma grosse tête d'antillaise (à tous les sens du terme... propre, figuré, méjoratif et péjoratif...), qui voyage depuis 100 jours. "Ils tuaient les baleines avec ça ? Au mon Dieu, qu'elle horreur ! Y'a pas à dire, c'est vraiment des sauvages..." J'avais honte, et j'espérait en mon fort intérieur que le guide parlait, mais ne comprenait pas le français, un peu comme un robot qui répèterait sans cesse les mêmes choses, mais ne pourrait pas souffrir la cruauté et l'ignorance du monde, ou bien qu'il était sourd.
Je suis allée me réfugier dans le mirador de béton qui se dresse près du musée, ou le vent circule à la vitesse de la lumière, et dans un vacarme assourdissant, comme le passage du mur du son. J'ai fermé les yeux, et pendant quelques secondes, j'étais au bord de la lagune de Pozuelos, en train de voler avec les flamands rouges. Puis des mains se sont posées brutalement sur mes yeux, et même si je les avait déjà fermés, je n'ai pas supporté d'être aveuglée ainsi, et tirée si violemment de ma divagation spatio-temporelle. C'était le hollandais fou de l'auberge de jeunesse où j'étais. Un grand gaillard d'un mètre 80 et les abdos Kro (nenbourg), les cheveux longs et frisés comme les vieux chanteurs de rock ringards, 28 ans et qui en fait 20 de plus. Il passe son temps à dire : "¡ Hola ! ¿ Que tal ?". C'est véritablement tout ce qu'il sait dire en espagnol. Enfin bref.
Comme tous les gens qui parlent anglais sur cette planète (quoique le concernant ce ne soit pas sa première langue, mais il adopte exactement la même attitude), il croit que tout le monde parle anglais, et que si ce n'est pas le cas, ce devrait l'être, et il ne voit pas pourquoi il ferait l'effort de parler une autre langue. A ce propos, j'ai rencontré un anglais à Buenos Aires (mais peut être vous l'ai-je déjà dit) qui avait voyagé plus de trois mois à travers la Bolivie, le Pérou, le Chili et l'Argentine, sans apprendre un mot d'espagnol, et qui finalement s'est décidé (mais bien plus tard) à prendre des cours d'espagnol, ce qu'il fait actuellement à Buenos Aires. Enfin bref.
Le hollandais voulait me signaler sa présence. Peut être se sentait-il seul. Il m'a reconnu et s'est senti des ailes. Mais ma réaction a été si froide, que les 15 fois suivante ou je l'ai croisé ensuite il s'est contenté d'un "¡ Hola ! ¿ Que tal ?", souriant et fuyant... 
Et puis, le fameux musée archéo-paléontholo-géologico-biologico-anthropologico-historique était non seulement carrément bondé de monde, mais en plus carrément poussiéreux et effrayant : exposant un exemplaire de chacun des animaux du coin en version empaillée : un choc que mon petit coeur sensible n'a pas supporté. Je vais en faire des cauchemars ce soir. C'est sur. Dans le musée j'avais les yeux gonflés de larmes. Je revois encore ce pingouin qui me regardait, avec ses petits yeux tristes et morts !
Par dessus tout, j'ai faillit dormir dehors dans cette ville monstrueuse. Les hôtels sont bondés. Jusqu'ici je ne me souciais de rien. Je débarquais au dernier moment dans l'auberge de jeunesse de mon choix (quand il y en a), et 9 fois sur 10 il restait au moins un lit pour moi. Tout ça c'est fini. J'ai eu la brillante idée de téléphoner à l'auberge de jeunesse de mon choix à Puerto Madryn avant de quitter Buenos Aires. "Complet jusqu'au 18 février", fut la réponse. Ce qui n'est pas un drame en soit, sauf que j’arrivais à Puerto Madryn le 16 janvier. Ils m'ont donné le numéro d'une autre auberge que je me suis empressée d'appeler, et là une dame me dit que peut être il y aurait un lit quand j'arriverai. La réponse me semblait plus qu'approximative, mais j'ai parié sur elle, et n'ai pas cherché plus. Quand je suis arrivé il y a avait un lit qui m'attendait (la dame avait noté mon nom et je l'avais rappelé entre temps). Un coup de bol.
Il est impossible pour moi de continuer à improviser. Il va falloir que je planifie mes déplacements en Patagonie (quelle horreur !) pour pouvoir réserver dans les auberges de jeunesses surpeuplées. Car le "bins" c'est que j'ai fini par me séparer de ma tente et de mon matelas de sol : ils sont partis par la poste il y a quelques jours de Buenos Aires. J'en avais trop marre. J'ai craqué. Et maintenant je savoure la légèreté de mon sac. Même quand je ne le porte pas, j'y pense, et parfois dans la rue, je fais des petits pas de danse, de bonheur de ne plus avoir à porter ma tente.
L'inconvénient c'est que j'ai passé une heure à faire du charme au téléphone au réceptionniste de l'auberge de jeunesse de Ushuaïa pour qu'il me trouve un lit pour dormir à mon arrivée dimanche. Arrivée qui se fera en avion, car les bus de Rio Gallegos pour Ushuaia, il y en a 3 par semaine : le mardi, le jeudi et le samedi. Et ce samedi j'aurais été précisément dans un bus qui me mèneraient d'ici où je suis, à Rio Gallegos. Pas question d'attendre trois jours à Rio Gallegos : ville sans intérêt. Et perte de temps terrible. Il ne me reste plus que 74 jours pour rallier Macapa au nord du Brésil d'où part mon avion pour Cayenne, puis le 2 avril, décoller de Cayenne en avion pour Pointe-à-Pitre. Et rallier Macapa en bus et en bateau, en passant par le Chili, le Pérou, et le fleuve Amazone. Je me sens un peu speedée ! Sans compter la fatigue. Je n'en peux plus. Et ce n'est pas le moment de me poser. Il faut que je rallie Macapa.
J'en ai plus que ras le bol de parler des langues étrangères. Car en dehors du fait que je rêve, pense et parle en espagnol les trois quarts du temps, il faut préciser que le quatrième quart se fait en anglais. Et que ces messages que je vous écrits, et les quelques minutes au téléphones avec mes parents ne me suffisent pas à me sentir francophone. Ce n'est pas bi- mais trilingue que je vais revenir. Le français est devenu une langue étrangère pour moi. Et parler tout court m'épuise rien que d'y penser. Je vais finir par faire voeux de silence, m'acheter une canne en bois et terminer le voyage en marchant à la recherche des coquilles Saint-Jacques.
Mis à part ça, Buenos Aires a été un ravissement. Enfin. C'est ce que je pense maintenant que je n'y suis plus. Après mes quelques jours de visite dans Buenos Aires, au moment où j'habitais encore à l'auberge de jeunesse, j'étais trop dans la ville pour l'apprécier. Et même après, quand j'ai habité quelques jours dans un quartier extérieur de Buenos Aires, hébergée par la famille de Mélina, les Galatis, j'étais toujours trop dans la ville pour l'apprécier.
Cette ville est belle, elle a ses charmes, ses quartiers romantiques et historiques, mais je crois que je ne l'aime pas... C'est une ville de fou où les gens ne s'arrêtent jamais de consommer. Un extra-terrestre débarque sur la planète à Buenos Aires en janvier 2003, jamais il ne croira que ce pays a connu une crise gravissime et que son économie est en récession (même si la baisse du dollar ces derniers temps donne un peu d'espoir à ceux qui importent et consomment).
Il n'y a que les manifestations, quotidiennes et si minoritaires, et si bien encadrées par la police argentine que parfois il y a plus de policiers que de manifestants, qui peuvent faire tiquer l'extra-terrestre et le conduire à ce questionner sur qui est ce "Menem" que les manifestants acclament. Et quand l'extraterrestre découvrira que le voleur en question est le meilleur d'une longue tradition politique argentine, qu'elle ne sera pas sa désolation de découvrir la bêtise humaine. Mais il n'y a pas que les argentins qui sont fautifs. Les états-uniens ont bien élu George W. Bush Jr, les français Jacques Chirac et les italiens Silvio Berlusconi. Et je ne crois pas que ni les états-uniens, ni les argentins, ni les italiens, ni même les français, soient si débiles. Mais je me pose des questions sur les argentins, leur culture, leur mentalité, leur comportement social et leur identité. Je crois qu'il y a un "Hic" quelque part.
La maman de Mélina est un vrai cordon bleu. Le jour de mon arrivée chez les Galati c'était son anniversaire (50 ans, ça se fête), et elle avait préparé un vrai festin pour ses quelques invités. Les parents de Mélina sont architectes et vivent dans un mini pavillons avec un étage, collé à ceux des voisins, mais tout de même avec 30 ou 35 m² de pelouse derrière, une terrasse sur le toît, et un sauna dans une petite dépendance de la maison au fond du jardin. Tout ça pour dire qu'ils ne sont pas les plus à plaindre dans ce pays, mais que forcément, crise oblige, ils n'ont plus les moyens de voyager à l'étranger comme ils le faisaient avant.
Ils sont d'origine italienne, le père de façon plus récente que la mère, mais Liliana (c'est le prénom de cette dernière) a une vraie dégaine d'actrice italienne. J'ai vu des photos d'eux jeunes, et cela ressemble beaucoup à une romance en noir et blanc façon cinéma italien des années 50, et ce film dont j'oublie le titre où deux jeunes roulent sur les routes avec une belle voiture et crament leur vies à glander, à boire, et à draguer les filles. Ça n'a certainement pas été le cas pour eux. Mais à les voir et à se plonger dans ces vielles photos, on imagine bien la passion du jeune couple, et son envie de conquérir le monde.
Le père, Mario, est un fanatique de la capitale de Ronchan, et Liliana fait merveilleusement les tourtes aux légumes. Je dois dire que le soir de l'anniversaire, vu comment tous étaient habillés sur leur 31, surtout les dames, presque toutes en robes de soirée, bijoutées et maquillées comme il faut, je me serais cru dans une soirée Jet Set et je faisait carrément plouc, avec mon pantalons noir-vert-jeune-rouge de capoeira, mon tee-shirt blanc taché par la glace à la vanille de l'après-midi, mes sandales en caoutchouc façon plage et rafting, ma coupe de cheveu (qui ressemble maintenant plus à un afro qu'à un yule raté), ma montre jaune et noir qui peut aller à 100 mètres de profondeur, mais avec un look définitivement sport, et mon coquillage ramassé au Brésil et enfilé sur la chaînette en or hyper fine que m'a donné ma môman, et dont je ne me sépare pas... Bref je faisais tâche.
Mais quand est arrivé la soeur de Mélina, Gabriella, hyper chique, avec son petit ami, dont je ne me rappelle plus du nom, Luciano ou quelque chose comme ça, habillé hyper-trop-à l'aise, puis un très bon ami à Mélina, en short, tongues, cheveux longs et pas coiffés, je me suis sentie un peu moins "à part" (même si ma gène n'était que par respect pour mes hôtes généreux qui aurait pu sans le dire s'en formaliser). Bref (comme disait Pépin, le Bref). Pour mon plus grand plaisir (et soulagement), je me suis retrouvée à la table de Gabriella et Luciano, Mélina et son petit ami Fernando, et son très bon ami (dont je ne me souviens véritablement plus du nom), et d'un cousin de la maman, qui parlait beaucoup, de choses très sérieuses, visiblement très cultivé, mais très pessimiste et qui buvait beaucoup aussi... Pourquoi faut-il que les gens si cultivés soient si pessimistes ? Les deux choses sont-elles liées ? Dans ce cas je dois être vraiment inculte…
Et au milieu de la soirée, ou de la nuit, je ne sais plus, après avoir enfilé quelques discussions, politiques et écologiques (du genre, quelle doit être la priorité de l'Argentine : nourrir ses enfants qui meurent de faim, ou protéger ses trésors de Nature ?),  alors que j'étais harcelée de questions depuis un moment sur le cinéma, la production en France, le voyage, mes impressions sur les argentins, par mon voisin le plus proche, Luciano, j'ai fini par demander crûment (aux vues de son intérêt grandissant et un peu comme une douche froide) : "Pourquoi "siempre" les argentins montrent-ils tant d'intérêt pour les étrangers, posant tant de questions, ce qui donne au premier abord un sentiment d'être bien accueillie, puis ensuite laisse un arrière goût d'hypocrisie, quand on a plus de discernement ?" Et disant cela je pensait fortement aux Spice Girl ! Et aussi au fait que j'en avais franchement ras le bol de répondre "siempre" aux même questions depuis plus de trois mois. Bref. Luciano (si c'est vraiment son nom) avait oublié d'être bête, et successible aussi, et tout de go, il me répond : "C'est comme ça, nous les argentins, nous sommes superficiels... tout ce qui nous intéresse, c'est la reconnaissance sociale, la fête, le paraître, la réussite économique... et l'extérieur, l'étranger, représente l'idéal à atteindre, le modèle..." etc. Il m'a scotchée.
Et je pourrais presque prolonger ce discours par la réponse que m'a faite Leonardo à La Plata le lendemain à la même question : " Cela fait bien de connaître des gens d'ailleurs et qui plus est d'Europe. L'argentine est profondément eurocentrique. Ici on fait tout comme en France (particulièrement) : architecture, institutions, lois, politique, constitution, démocratie... on imite, on essaye d'imiter... Et avoir des amis de par le monde c'est important pour être bien vue, à défaut d'avoir de l'argent, "tu es un fétiche dans ce pays"... L'argent possède ce pays (au sens de possession magico religieuse)... à tout problème la réponse est "siempre", il nous faut de l'argent, "la plata"... Les Etats-Unis possèdent ce pays, les gens sont incapables de penser par eux même, ils ne pensent pas en pesos, mais en dollar, ils n'ont pas confiance en leur gouvernement, leur monnaie, en rien... il vivent projetés vers un idéal extérieur... Le peuple argentin est aliéné, il a peur de changer les choses, de vraiment dire ce qui le gêne, de protester... Les jeunes d'aujourd'hui et d'ici ont été éduqués dans la peur des coups de la dictature militaire qu'ils n'ont pas connue... Les argentins attendent que la solution viennent d'ailleurs, ils ne serait pas capable d'imaginer une solution personnelle à leur problème, voilà pourquoi ils crient OUI au FMI... alors que c'est absurde de combler une dette en en contractant une autre qui permettra aux pays occidentaux d'assoir leur domination sur nous..." Ils existent les argentins qui pensent. Mais que font-ils ? Ils disent leur douleur à l'extra-terrestre que je suis, et laisse les autres, les zombis, mener leur pays à la perte.
J'ai discuté onze heures d'affilée avec Léonardo. Il m'a un peu montré sa "jolie" ville de La Plata. Et nous nous sommes installé à l'ombre d'un parasol, déplaçant nos chaises avec le soleil au court de l'après-midi, devant un snack sur la place centrale de la ville, face à l'église. Et vous disant cela, je vous donne des indications précieuses pour aller vous asseoir au même endroit, quand vous passerez à La Plata, lors de votre voyage en Amérique du sud, car l'organisation de cette ville est d'une rectitude, d'une précision, d'une symétrie, d'une géométrie qui frise la folie. Une place carrée, des rues parallèles et perpendiculaires à la place, des blocs d'exactement 100 mètres (sans exagération), quelques diagonales et quelques places symétriquement disposées autour, comme sur une jeu de solitaire, et des numéros. Toutes les rues sont numérotées, comme sur une jeu de bataille navale, si bien que les indications pour se repérer se donnent en chiffre et que vous pouvez calculer au centimètre près la distance que vous avez à parcourir pour vous rendre là où vous voulez. Une vraie folie. Une adresse à la Plata s'écrie comme suit : M. et Mme X, avenida (des chiffres), # (encore des chiffres astronomiques, indiquant des distances), code postal (encore des chiffres) et quelques lettres, sept lettres précisément : L.A.P.L.A.T.A., ce qui soit dit en passant signifie "argent" (désignant le métal précieux") mais aussi "fric". Je trouve cela complètement a-culturel et im-personnel de donner des chiffres comme nom aux rues : où passe l'Histoire qui fait que telle ou telle rue s'appelle untel puis untel, et pas untel, et qu'elle témoigne de ce qui se passe dans un pays.
Soit dit en passant sur la place centrale, il y a quatre statues, et toutes pointes du doigt, ou du regard, la croix de l'église toute proche. Ça c'est pour le coté "mystique" de cette hyper "rationalité".
Et là je me pose une grande question philosophique. Etant donné qu'à la Plata, non seulement tout est si parfaitement organisé (Leonardo dit "quasi parfait", car c'est aussi une ville universitaire, et quand on cherche une sandwicherie en été à 23 heure tout est fermé et on marche beaucoup), mais en plus toutes les rues, tous les angles, tous les carrefours, tous les magasins se ressemblent. Où est-il plus facile de se perdre ? Dans les angles droits de La Plata, ou dans le dédale romantique d'une de nos bonnes vielles villes médiévales du sud de la France ?
L'architecture occidentale trace des angles droits et découpe des volumes parallélépipèdiques, pour dominer le vide et l'espace naturel. Et je pense que c'est typiquement judéo-chrétien, plus qu'occidental. La peur du jugement dernier et de la tentation. Dans l'obscurité et le vide se cachent les portes de l'enfer, des lieux isolés et inconnus se développent les maladies, les pêchers et toutes sortes de microbe. Il faut dominer l'espace en le découpant de façon précise. Les lignes brisées, croisées et les courbes aménagent des espaces vides, mystérieux et dangereux. La peur de faire face à soi même. Je suis persuadée que le "trop organisé" compense par un trop de certitude l'ignorance qu'il a de lui même. Et je suis bien placée pour le dire. Peut être que si j'aime le vide autant maintenant ce n'est pas que pour le vertige et la montée d'adrénaline qu'il peut provoquer.
Ces onze heures de discussions avec Leonardo furent ravissantes. Certains se rappellent peut être de Leonardo. Nous nous sommes rencontrés dans le dortoir d'une auberge de jeunesse à Humahuaca. Nous avions passé déjà des heures à discuter autour d'un sandwich milanesa (viande coupée fine et pannée) et d'une bouteille de Sprite (un produit de Coca-Cola Company), et nos discussions sont rapidement allées bien plus loin que les simples questions auxquelles je réponds traditionnellement à chaque fois que je rencontre quelqu'un pendant ce voyage. C'est quelque chose que j'avais aussi beaucoup apprécié avec l'espagnol, Natcho : pas de questions débiles. Bref.
Nous avions parlé de politique ("siempre" en Argentine), de sociologie (qu'il étudie), de philosophie. Nous avons même commencé à refaire le monde. Je vous avais peut être dit comment au premier abord je lui donnait 26-27 ans, comment il m'a rapidement révélé qu'il allait en avoir 20 la semaine suivante, et comment plus je parlais avec lui, plus je découvrais son intelligence et sa vivacité d'esprit (toute fois quelque peu immature, et impulsive, mais oh combien productive), et combien il est cultivé, et plus, il vieillissait à mes yeux, et à vue d'oeil, au point de lui redonner l'âge de ma première impression. Cultivé, intelligent, et d'un pessimisme effrayant. Mais il a des valeurs humaines. Il ne croit pas en Dieu (il est difficile de croire en Dieu au gens "intelligents et cultivés", mais ne pas croire en Dieu n'est pas nécessairement un signe d'intelligence et de culture), mais il a des valeurs humaines...
Il n'a pas arrêté de me demander comment je trouvais sa ville de La Plata, et je n'ai pas arrêté de lui répondre à quel point je la trouvais effrayante de rigueur, et pas très intéressante. Mais il aime La Plata, la ville "presque parfaite", la rectitude de son organisation. Il a l'air d'être quelqu'un terriblement exigeant, en quête de perfection.
Il lit beaucoup et écoute aussi beaucoup de musique classique... et pas n'importe laquelle : il écoute en boucle les Six Suites pour Violoncelle Seul de Johan-Sebastian BACH. Bach est le compositeur certainement le moins chaotique de l'histoire de la musique classique, pour ce que j'en connais, et regardez de près une partition de Bach et vous reconnaîtrez peut être le plan de la ville de La Plata. Et la version qu'il écoute ce n'est celle de Yo Yo Ma, si libre et si folle, mais celle plus rigide et "traditionnelle" de Pablo Casals. Bon d'accord, Casals est peut être le plus grand des violoncelliste, mais la version de Yo Yo Ma m'émeut contrairement à celle de Casals. Leonardo est un fanatique des Six Suites.
Mais il ne les a pas étudié : il ne joue pas de violoncelle, il a juste fait un an de violon ou quelque chose comme ça... Il a écouté une bonne dizaine de versions, dont celle de Yo Yo Ma. Et il a choisit celle de Casals : pour lui elle est "parfaite" (ce sont ses termes...) mettant en avant le fait que Casals l'avait étudié sous toutes ses coutures et pendant des années. Personnellement je partage son avis sur ce que j'appelle l'hygiène de vie, c'est à dire la nécessité de se donner à ce qu'on fait pour poursuivre une certaine idée de la perfection technique, et donc en ce qui concerne la musique, l'étudier, l'analyser, l'écouter, la comprendre, l'apprendre, s'en détacher, pour finalement mieux s'y livrer... Mais quand au résultat je pense que la clé de la réussite est dans l'émotion et l'instant, pas dans le travail et la technique. Ce qui n'est pas contradictoire : l'idée étant que l'émotion et la compréhension de l'interprétation juste, naissent dans l'effort et la souffrance, et l'oubli de soi qui en découle, et pas directement du travail. J'ai réussi à lui faire admettre qu'elle ne pouvait pas être parfaite (cette dernière notion n'existant pas en pratique), mais plutôt qu'elle lui correspondait, que c'était sa vision à lui des Six Suites, et que cela reflétait peut être sa vision de la vie.... Enfin.
Inutile de vous dire que nous avons écouter les Six Suites pour Violoncelle Seul de Bach par Casals, et que moi qui ne connaissait ce dernier que de nom, maintenant je peux dire que je connais le style de son coup d'archet, sans pouvoir dire qu'une autre fois, je le re-connaîtrais. Je ne suis pas à ce point mélomane.
C'est moi qui ai parlé de révolution la première fois que nous nous sommes rencontrés. Ce qui n'étonne personne parmi ceux qui me lisent fidèlement. Nous avions parlé de la presque "soumission" des argentins, et je lui avais fait un discours de trois heure sur la responsabilité humaine des "conscients" de passer à l'acte. Et tous mes mails par la suite faisaient allusion à la révolution... sans qu'il n'y réponde jamais. Nous avons franchi un pas supplémentaire. Cette fois je n'ai fais aucune allusion à ce thème qui m'est cher et c'est lui qui l'a abordé. "Et alors ? Quand est-ce qu'on l'a fait cette révolution?" me dit-il. En plein milieu du troisième mouvement de la deuxième suite. Que dire. Nous avons commencé à élaborer des plans, mis des idées sur papier, pour une révolution douce et en profondeur, en terme de prises de conscience, d'éducation, d'actions culturelles, plus que politiques et militaires. Nous avons repoussé au dernier recours l'utilisation des armes, et décidé que la première étape serait d'écrire un manifeste concis et percutant de nos intentions de luttes, du genre slogan publicitaire bien corrosif à bomber sur tous les murs de la planète. Nous avons aussi pensé qu'il serait préférable de commencer par l'Argentine plutôt que par la Caraïbe, contrairement au plan de Fidel et Ernesto. Ces derniers devaient aller du nord vers le sud, et résultat des courses le Ché s'est fait canarder en Bolivie avant de pouvoir faire quoique ce soit pour son propre pays. La Caraïbe et Fidel Castro ont une dette à l'égard de l'Argentine. Cette fois nous irons du sud vers le nord. Pour l'instant on ne se prend pas encore au sérieux mais cela pourrait arriver. Qui sait. A force d'en parler on finit par y croire.
Avant de repartir par le bus de minuit pour Buenos Aires (1h20 de trajet) il m'a donné un livre d'un auteur argentin, que j'essaye de lire mais dont le vocabulaire est un peu compliqué pour ma tête fatiguée : je le lis avec le dictionnaire dans la main gauche.
Je suis rentrée vers 2h du matin chez Melina, avec un taxi qui ne connaissait pas le chemin, ni même le quartier, et encore moins la rue. Il a eu d'abord recours à ses collègues avant de quitter la gare routière où je suis montée dans sa voiture, puis il s'est arrêté, et a appelé sa centrale à la C.B., et il semblerait qu'il n'ait rien compris aux explications, et pour finir il a fallut qu'il s'arrête dans une station service pour avoir des repères suffisant. Le comble, c'est que c'est moi qui lui lisais les panneaux parce que visiblement il avait besoin d'une bonne paire de lunette. Bref. Quand je suis arrivée, Mélina n'était pas allée se couchée et m'attendait inquiète devant la télé, alors qu'au téléphone à 23h je l'avais prévenue de mon retour tardif. Enfin.
Le lendemain elle m'a accompagné dans ce que j'appellerais mon aventure postale. J'avais décidé de poster ma tente, mon tapis de sol et quelques babioles inutiles. Il a fallu d'abord trouver un carton au bon format, et franchement j'ai eu de la chance car la première librairie où nous sommes rentrés avait le bon carton. J'ai acheté du ruban adhésif large pour la fermer et on s'en est allées au centre à la poste centrale. On y arrive après 20 minutes à marcher dans la canicule porteña,  et là une jeune femme nous informe avec le sourire qu'il faut aller dans une poste spécialisée pour les envois à l'étranger, et les colis de plus de 2 kg, que c'est loin à pied, que ça ferme à 17h et qu'il est 16h10. Je ne fais ni une ni deux, je saute dans le premier taxi (heureusement qu'ils ne sont pas chers à Bs As), et en 10 minutes on y est. Là on nous fait traverser un immense hall, ce que nous faisons en courant, et nous arrivons en sueur devant le guichet du concerné. D'abord il déclare que nous ne pouvons pas l'envoyer comme ça, qu'il faut le peser, contrôler le contenu, et surtout l'emballer dans du papier kraft, ce sans quoi eux peuvent l'emballer dans une toile épaisse qu'ils cousent mais l'opération coûte 15 pesos.
Primo je le pèse : il fait presque 7 kg. Le monsieur me propose deux tarifs : payer un colis de 10 kg en service bateau = 215 pesos, ou payer au kilo près mais par avion = 395 pesos. Résultat des courses j'ai envoyé 7 kg pour le prix de 10,  et par bateau : 6 semaines de délais, ça va, il arrivera avant moi. Puis Melina et moi essayons de le convaincre d'envoyer le paquet sans l'envelopper dans du papier kraft. Rien à faire. Il essaye de nous vendre ses boites spéciales, mais ma tente n'entre dans aucune. Il retente sa chance avec l'emballage spécial en toile cousue à 15 pesos. Je trouve que c'est un prix exorbitant pour un emballage ridicule. Et Melina est d'avis avec moi que mieux vaut qu'on exploite les 25 minutes qui nous reste pour traverser le boulevard et courir à la recherche de papier kraft. On a fait tout le quartier ! Pas un centimètre carré de papier kraft. On est revenues bredouilles, et encore une fois en nage à cinq heures moins cinq.
Une dame de la douane est venue contrôler le contenu : autant dire que sont contrôle a été symbolique (contrairement à la première fois, à Mendoza, ou le douanier m'avais fait retirer une boite d'allumette du colis et avait tâté dans le moindre détail tous les objets...). "- Vous avez des bombes aérosols dans votre colis ? - Non madame. - Aurevoir !" Puis en attendant que du papier kraft nous tombes du ciel, ou que le guichetier cède à notre attente de l'envoyer tel quel, ou que nous nous cédions et que je finisse par payer ces 15 foutus pesos, j'ai rempli les papiers et payé l'envoi, cash (ils acceptent les cartes de crédit SAUF la mienne, alors que c'est la plus courante en Amérique du sud....).
Et là, vous ne devinerez jamais quoi ? Du papier kraft m'est tombé du ciel ! Un homme est entré les bras chargés de cadeau qu'il voulait envoyer à son frère en France et du papier kraft dans une main. Le hic pour lui c'est que ses cadeau n'entraient dans aucune boite. Conclusion il a dû avoir recours au service spécial à 15 pesos, et m'a généreusement donné son papier kraft. C'était la quantité juste qu'il ma fallait et c'était in extremis... Le guichetier à recouvert la boite emballé de tampons officiels, et contrairement à la première fois à Mendoza, je n'ai pas eu à les signer de mon nom et mon numéro de passeport (un truc de fou : 25 signatures et numéros de passeport). C'était mission accomplie mais alors quelle galère ! La morale de l'histoire, c'est qu'envoyer un colis en Argentine, non seulement ça coûte cher, mais qu'en plus les règles changent constamment, et que c'est HYPER compliqué.
En bref, si j'ai apprécié les derniers jours à Buenos Aires plus que les premiers c'est surtout grâce à Melina et Leonardo.
Mélina est une dingue de tango et nous voulions aller dans une tangueria le mardi soir. Nous étions tellement fatiguées après cette aventure du colis que nous ne voulions rien faire, ni l'une, ni l'autre. Une amie à sa mère qui était chez elle le soir a proposé de nous emmener voir du tango et aux vues de la facilité de déplacement (en voiture), nous sommes sorties avec elle. Melina connaissait un endroit pas loin de chez elle, dans un club du troisième age où on danse le tango tous les mardis à 22h. Nous y sommes allées mais quand l'amie de la maman a su que c'était avec des personnes âgées, elle a refusé d'y entrer.
Il faut dire que cette dame est un peu spéciale : elle essaye de bourrer le crâne de sa fille de 10 ans de toutes les langues de la planète alors que cette dernière parle déjà très bien espagnol et anglais pour avoir une mère argentine et un père anglais. Elle nous a emmené dans une pizzeria et le jeu a table a été de traduire des phrases dans quatre langues : italien, espagnol, français, anglais.... YOUPI ! Pour finir elle nous a déposé à un arrêt de bus et nous sommes rentrées nous coucher.
Heureusement dans l'après midi nous avions vu un spectacle de tango dans la rue. Un véritable show. Rien à voir avec les tangueria où les gens sont plus naturels. Mais franchement sympathique...
Dans la rue nous avons vu aussi un gars qui jouait de la batterie sur un pot de peinture et une caisse de bouteille de coca, accompagné d'un bassiste et d'une saxophoniste. Registre funk, jazz, tranquille. Spectaculaire !
Mercredi nous sommes allées au cinéma avant mon départ. Nous avons vu : Habla con ella de Pedro Almodovar. Très beau au début. Très beau à la fin. Mais au milieu il y a un trou : plus aucune émotion, juste des séquences. Je crois que je n'aime plus trop Almodovar. Comme Woody Allen, il a une fâcheuse tendance à se répéter dans son génie. Le génie n'est pas fait pour se reposer dessus mais pour être travaillé. Il m'ennuie.
A la gare routière j'ai eu une petite surprise. Les bus pour Puerto Madryn étaient pleins dans trois compagnies. J'ai finis par trouver une place. Départ à 21h, et 20h de trajet. Puis je suis arrivée à Puerto Madryn. Il a fallut que je m'achète des lunettes car ici la lumière est fantastique et insupportable.
L'auberge de jeunesse où je suis est une véritable porcherie (cuisine qui pue et douche pas très propres), mais les dortoirs mixtes à 12 c'est amusant : on ne dort pas beaucoup, et on rencontre plein de gens, même si ce n'est pas vraiment ce dont j'ai besoin en ce moment. En dehors du hollandais loufdingue dont je vous ai déjà parlé, j'ai rencontré trois argentins de La Plata. Un dentiste, un futur psy et un spécialiste du tourisme : Ezequiel, Ariel et Balthazar, 28, 20 et 24 ans, tous les trois du signe de la vierge, c'est comme ça qu'ils se présentent. Le premier fais des tours de magie, le deuxième ne dit jamais rien et le troisième prône la tolérance avec une grande intolérance.
Il y a aussi deux brésiliennes de Sao Paulo : Nathalia et Laeticia, toutes les deux à peu près 21-22 ans, la première en psychologie et la deuxième en mèdecine. Jusqu’à ce matin il y a avait un français d'origine algérienne, qui vit et travaille au Brésil, voyage à la recherche de la bonne musique, et a détesté la Patagonie : il parle français, portugais, arabe, anglais et espagnol. Rien que ça !
La patronne de l'auberge de jeunesse s'appelle Nancy, passe ses journées à ne rien faire, ou plutôt à attendre le client et à le recevoir, car elle n'a aucun employé et ne s'occupe pas pour autant d'entretenir la propreté de son auberge de jeunesse.
Bref. Je quitte demain Puerto Madryn pour Ushuaïa et j'espère trouver mieux en Patagonie parce que pour l'instant je n'y trouve pas mon compte dans le rapport "quantité de touristes / beaux espaces".
Aujourd'hui j'ai passé ma journée sur Internet à vous écrire ce message. J'ai commencé à 10h45, il est 19h45. Le message n'est pas si long pourtant me direz vous. Et bien c'est juste qu'au moindre coup de vent dans cette ville il n'y a plus de courant. Conclusion : première coupure de courant = 2h30, et la deuxième n'est pas finie, elle dure depuis 17h, mais j'ai trouvé un cyber café qui a un groupe électrogène, et coup de bol je n'ai même pas fait la queue pour obtenir un poste. Mais derrière mois c'est la queue. Je vais donc avoir pitié de tous et les laisser se battre pour un ordinateur. Affaire à suivre. Chà !