Vendredi 27 décembre 2002, Mendoza, Argentine.
Voyager est la chose la plus superficielle que j'ai faite de ma vie. Qui l'eut cru ! Je m'explique. Nous sommes tellement habitués à vivre de manière sédentaire, de se dire qu'on doit travailler, d'assumer des responsabilités sociales et économiques (dérisoires ?), à être entourés d'amis et d'ennemis, d'avoir des repères affectifs et culturels, que voyager, même quand on y aspire profondément, est quelque chose de complètement déstabilisant, voire même déstructurant.
L'avantage (et l'inconvénient) que j'ai, c'est que je voyage pour me "structurer" ! Autrement dit, je ne pars pas avec l'handicape du vrai sédentaire qui a des milliards de repères, d'exigences de confort, de valeurs sociales et culturelles rigides. Je suis partie pour achever de me libérer de mes fonctionnements, de mes programmations, pour trouver ma place dans l'univers (si le mot n'est pas trop prétentieux...), et je me rends compte à mon grand désespoir que voyager, se déstructurer, errer doucement et longtemps, découvrir de nouveaux espaces, rencontrer de nouvelles cultures, faire des connaissances tous les jours, s'adapter à tout nouvel environnement, constitue en soi un autre mode de vie, d'autres programmations, de nouveaux repères, en apparence plus souples, mais finalement bien plus superficiels, et auxquels je n'adhère absolument pas !
Cela signifie-t-il que je ne suis pas une voyageuse dans l'âme ? Il y a des chances. Que je n'ai pas réussi à m'adapter ? Je crois que si je restais en Argentine, ou au Brésil, je finirai par m'adapter sans problème à ces nouveaux environnements, et tous ces aspects culturels que je découvre sont un véritable enrichissement. Mais voyager au long terme, voyager de façon perpétuelle, est à mon sens le signe d'une instabilité profonde.
Je pense que tous les gens qui voyagent se cherchent d'une certaine manière, ou cherche un environnement où ils pourraient s'épanouir. Je suis partie un peu pour ces deux raisons. Mais certains n'ont pas de perspectives, ni culturelles, ni spirituelles. Certains voyagent pour fuir. Et ceux là voyagent toujours. Et pas forcement très loin de chez eux. Parfois même ils sont mariés et travaillent à des milliers de kilomètres de chez eux. Tout révèle dans leurs choix, l'instabilité. Leur vie professionnelle, leur vie sentimentale : ils sont insatiables et fuient les engagements (mais n'est satiable que le curieux qui en a décidé ainsi, qui sait s'émerveiller de tout et s'en contenter). Et les plus chanceux, ceux qui arrivent à gagner beaucoup d'argent malgré tout, voyagent très loin, très longtemps, arpentent la planète indéfiniment, jusqu'à ce qu'ils comprennent que la solution est en eux.
Les autres, ceux qui savent déjà pourquoi ils voyagent, peuvent ne jamais s'installer quelque part, mais ils souffriront de la superficialité intrinsèque au mode vie du voyageur. Ce que j'appellerai les voyageurs de l'extrême, qui filent à travers les paysages, s'en émerveillant, mais n'ayant pas le temps de les savourer, d'y vivre, d'y respirer, qui rencontrent des gens géniaux tous les jours, ont parfois avec eux les conversations les plus profondes qu'ils n'aient jamais eu de leur vie, échangent avec eux des objets fétiches et des adresses emails, mais ne prennent jamais le temps de les connaître, de vivre avec eux. Ceux là sont perdus, ceux là sont des voyageurs dans âme.
Voyager seule, c'est encore une autre affaire. Tout est dix fois plus dense, on est cent fois plus vulnérable affectivement, et mille fois plus riche quand on arrive à revenir chez soi. Car quand on voyage à deux ou en groupe, on vit dans une bulle culturelle symbolisée souvent par la langue, et beaucoup de choses nous échappent dans notre découverte. Mais il y a cette superficialité du voyage, qui pèse bien plus au voyageur solitaire, qu'aux autres : car les autres peuvent compter sur ceux avec qui ils voyagent pour approfondir des relations humaines (et le voyage est certainement la meilleure façon de resserrer ou de détruire les liens avec quelqu'un...), et l'Homme a besoin d'approfondir des relations humaines. C'est vital dans son équilibre. À moins qu'il souffre de troubles psychologiques qui l'empêche d'établir des liens avec l'extérieur... timidité, instabilité, peurs diverses qui sont le signe que l'individu n'arrive pas à faire face à lui même.
Car faire face aux autres c'est faire face à soi même. Autant que voyager seul oblige à faire face à soi même. Paradoxalement. Suis-je trop sociable pour voyager ? Certainement. Car je ne me satisfais pas des relations furtives et superficielles que j'entretiens avec les gens que je rencontre en route ou à chacune de mes étapes, et en même temps je ne peux m'empêcher d'essayer de tisser des liens partout où je passe et ou je vais.
Devrais-je m'isoler plus et m'abstenir de parler comme je le fais avec tout le monde (puisque c'est ce qui m'épuise... non pas parler, mais "faire connaissance", tout le temps) ? Cela ne me correspondrai pas. Je suis bien trop expansive pour ça. Mais en même temps cela me ferait des vacances parfois. Car quand je parle de me reposer, c'est parfois une fatigue physique, liée au rythme de vie et aux efforts sportifs que je fais en voyageant, mais c'est bien plus souvent une fatigue psychologique.
Hier par exemple j'ai dîné à l'auberge de jeunesse à la même table qu'un groupe de jeunes femmes de Buenos Aires. Il n'y a qu'une seule grande table dans la salle à manger et c'est d'ailleurs très convivial, quand les convives le sont. Elles m'ont posé des milliards de questions, je n'ai pas arrêté de parler de mon voyage, et n'ai quasiment rien pu savoir d'elles, et quelques unes avaient des sourires ostensiblement hypocrites. Et bien, ces deux heures de dîner m'ont véritablement lessivé ! Mais je suis tellement sociable (et lâche) que je n'ai pas fuis la situation, et suis allée me coucher avec le cerveau tout chamboulé par cette question éternelle de l'hypocrisie que génère la sociabilité. Je ne pouvais donc pas ne pas en parler aujourd'hui.
Bien sure, il y a plusieurs façons de voyager. J'en ai personnellement déjà expérimenté deux. Et je suis sur le point d'en adopter une troisième. D'abord, au Brésil, j'ai voyagé très vite, consommant tout et de façon très touristique (quoique je sois de loin l'une des touristes les moins "consommatrices". J'en ai été malade (fatigue physique) : souvenez vous ma grippe mi-novembre, à mon arrivée en Argentine. Puis, depuis lors, j'ai voyagé plus calmement, marchant beaucoup, campant plus, restant plus aux endroits, tout en en découvrant le maximum d'aspects culturels et naturels. C'est franchement mieux, moins fatigant physiquement, plus enrichissant, mais toujours un peu trop rapide. Et maintenant je vais essayer de résoudre cette question de la sociabilité et de la superficialité. Je ne sais pas encore comment mais j'imagine que je pourrai rester deux semaines aux endroits où je vais, si je m'y plait, profiter au maximum des aspects culturels et naturels comme dans la deuxième phase, mais essayant aussi de profiter des aspects humains, relationnels. Je devrai donc faire des étapes longues et éloignées, quitte à faire des impasses touristiques. Je dois encore y réfléchir, ou plutôt, je verrai bien comment se présentent les choses.
Je pense que je m'attarde un peu trop dans le nord. Quand je vais quelque part de nouveau, j'ai à chaque fois un sentiment de déjà vu. Par exemple hier, je suis allée me balader dans un canyon magnifique, mais il ressemblait étrangement (tout en étant différent géologiquement), au canyon que j'avais vu quelques jours avant dans la province de la Rioja, le parc Talampaya. En gros, ces deux endroits sont des curiosités géologiques, les roches formant des animaux ou des personnages très amusant grâce à l'érosion, à la différence qu'à Talampaya, les choses sont vraiment monumentales et qu'hier c'était un peu... tiré par les cheveux... Enfin. Cela ne risque pas de se reproduire puisque j'ai vu les deux seuls canyons argentins !
Et puis, il faut vraiment que je marche plus. L'oisiveté (voyager en bus ou à l'arrière d'une camionnette pour découvrir les plus beaux paysages du monde) cela use... Cela lasse. Je garde un souvenir incroyable de toutes les fois où j'ai marché au milieu de ces paradis naturels, bien plus que quand je les traverse de façon motorisée. Aussi je dois m'acheter des chaussures plus légères et confortables, car je ne tiens pas à souffrir à nouveau comme la dernière fois avec Christine sur ces minables 25 km en descente du col de l'Infernillo à Taffi del Valle.
Je ne sais pas comment font tous ces gens qui visitent ces paradis assis dans des camionnettes touristiques avec air conditionné et boisson fraîches... Ils doivent être épuisés à chaque fois qu'ils descendent de la camionnette pour prendre une photo, et le soir, ils doivent se dire que c'est vraiment lassant de voyager, qu'ils veulent rentrer chez eux. Mais non ! Il faut juste trouver le bon mode de voyage.
Sinon, je dois vous apprendre une chose. Non seulement France Telecom possède une partie de l'entreprise téléphonique la plus importante en Argentine (Telecom), mais en plus EDF possède 90% de l'entreprise qui fournit l'électricité dans ce pays, et c'est une autre entreprise française qui la distribue.
Dans la série mon obsession c'est de voyager léger, j'ai réussi à me débarrasser encore de cinq kilos que j'ai renvoyé en Guadeloupe. Plus je voyage, plus je m'allège. Alors pas question de porter des souvenirs pour qui que ce soit ! La prochaine fois, je renvoie mon matériel de camping. Allez. Merci de m'avoir lu. Au plaisir de vous lire... Chà !
¡Hasta siempre la victorìa! ... sobre suamisma !  ("Toujours jusqu'à la victoire ! ... sur elle-même."