Vendredi 20 décembre 2002, Tucuman, Argentine.
       Aujourd'hui, la date était idéale pour une révolution en Argentine. Mais non. Rien. Juste quelques clampins qui manifestent, ou plutôt défilent dans la rue. Car leurs revendications sont plus des dénonciations. Politiques corrompus. Politiques voleurs. Ne payez pas la dette. Il faut un gouvernement qui travaille pour le peuple, et pas un peuple qui travaille pour le gouvernement. Tels sont les slogans des manifestants, si passifs, tous prêts à réélire Menen.
Aujourd'hui est la date anniversaire de la crise argentine. Un an. Cela fait un an que le peso a baissé les bras face à la situation financière catastrophique dans laquelle le gouvernement a petit à petit mis le pays. Mais cela fait bien plus longtemps que les problèmes ont commencés, et le temps a usé, le temps a détruit les espoirs de renouveau des argentins. 1930-2002 : 72 ans de maltraitance politique à l'égard de ce peuple recomposé culturellement et en quête d'identité.
Aujourd'hui, ils ne sont que quelques idéalistes à défiler gentiment dans la rue, avec des bannières plus bleues que rouges. Bleues comme le drapeau national, gagné par les espagnols nés ici, contre les espagnols nés en Espagne. Bleu comme le sang de ceux qui les gouvernent. Bleu comme leur équipe de foot qui ne gagne plus, depuis que leur héros national prend de la cocaïne. Comme si Maradona avait pu sauver le pays en gagnant la coupe du monde ! Il leur a juste permis de rêver quelques années, d’oublier l’enfer qu’ils vivaient au quotidien. Le foot-ball est la morphine des pays pauvres.
Ils pourraient défiler en rouge. Rouge comme leur propre sang tant de fois sacrifié par leurs gouvernements, comme punition contre la résistance à la soumission. Rouge comme la colère du Ché qui soit dit en passant n'a rien fait pour son propre pays quand il était sournoisement pillé par la tutelle militaire des gouvernements de Uriburu et Peron. Nul n’est prophète en son pays ? Rouge comme la bannière de Gauchito Gill, ce saint martyr qu'ils prient tous de les protéger d'un accident de la route, mais qui n'en était pas moins un héros révolutionnaire, issu du peuple, et mort par la jalousie d'un de ces gendarmes corrompus lors de la guerre d'indépendance.
Ils oublient vite. Les Hommes. Il n’y a pas que les argentins, qui oublient.
Ils adorent des icônes. Celle du Christ, celle du Che, celle du Gauchito Gill, celle d'Evita, des icônes du passé. Ils adorent les icônes télévisuelles, celles que leurs proposent les Perons et autres Menen, en guise de programme, mais oublient les victimes, les vols, la corruption. Ils réclament le "Justicialisme" (parti de Peron), mais ils oublient qu'Evita n'est plus là pour les protéger des dérives du pouvoir militaire. Ils oublient 1973-83, les exactions militaires. Ils oublient, parce que c’est le seul rempart contre la souffrance. Alors que la mémoire est la seule arme contre l’Histoire et ses facheuses répétitions.
Il y a Kamchatka pourtant : ce film à point nommé en période de préparation des élections essaye de leur rappeler 73-83. Mais ils ferment les yeux. Ils vont voir le Trésor de la Planète, le dernier Disney.
Tant de contradiction. Parlez avec eux et ils sont tous mécontents. Proposez leur un plan d'attaque et ils seraient presque contre la démocratie !
Que ceux que la chose politique et révolutionnaire rebute me pardonnent cette envolée lyrique dont je n'ai pas pu m'empêcher en cette journée tristement anniversaire où les gens défilent sans savoir ce qu'ils veulent, dans ce pays désespéré, et pourtant si riche !
Il y a une chose que je tiens à expliquer concernant le contenu de mes derniers emails. Je pense à ça parce que j'ai réalisé récemment que la dérive politique du sujet a pu en détourner plus d'un de la lecture de mes messages. Mais elle répondait à une demande, et en plus est au centre de mes préoccupations.
Par ailleurs il se trouve également que 67 jours de voyage font que je m'habitue aux surprises et aux découvertes culturelles, que je m'accoutume à l'Argentine, et que je ne remarque plus les mêmes choses. Au début, on guette la particularité culturelle, on s'émerveille de tout. Et puis on approfondie son rapport à la nouveauté, et faisant plus amples connaissance avec les gens en général, on finit par ne plus être touché par les apparences, mais plutôt par la mentalité, les idées, les espoirs de ce peuple. Or s'il y a bien une chose qui marque ici en Argentine, c'est son histoire politique tourmentée. Voilà pourquoi mes récits sont de moins en moins descriptifs, de moins en moins ceux d'une voyageuse curieuse et bavarde, et plus ceux d'une humaniste qui découvre une humanité différente.
Voilà pourquoi je ne sais trop quoi vous dire de ces trois jours que je viens de passer dans les environs de Tucuman à explorer quelques villages. Tout cela était bien joli mais bon. Trop beau pour être vrai. Qu'est-ce qui est vrai finalement ? Un joli village paradisiaque dans les montagnes ? Ou la pauvreté d'un pays pillé par ses politiques ?
J'ai rencontré une française d'origine vietnamienne dans les ruines de Quilmes, les plus grandes du pays, et nous avons parlé quelques minutes en espagnol avant qu'elle ne me demande ma nationalité. Ce qui a été un grand soulagement pour elle parce qu'elle parlait plutôt mal espagnol pour ne jamais l'avoir appris. Elle, Christine, est diplomée en droit et travaille dans un cabinet d’avocat à Paris, a 27 ans, et est venue passer trois semaines en Argentine pour ses vacances. On a voyagé ensemble les 24 heures qui ont suivit. Après avoir fait un détour par Cafayate où j'étais déjà allée, pour récupérer ses affaires, et où j'avais rencontré Natcho l'espagnol, et Robert l'anglais. Nous sommes allées à Taffi del Valle, un village suisse au bord d'un lac suisse, au milieu de montagnes suisses, fabriquant du fromage et du chocolat suisse, en Argentine ! Mais nous n'y sommes pas allées par le plus court chemin.
Apres avoir déjeuner à Cafayate avec un artisan chilien d'une cinquantaine d'année Nelson, qu'elle avait rencontré la veille (je leur ai servi d'interprète...), nous avons erré dans la ville en attendant 16h, le départ du bus pour Taffi. J'avais déjà aperçu Taffi et ses alentours pour y être passé en bus sur le chemin aller, de Tucuman aux ruines de Quilmes, et je projetais de marcher sur une partie du parcours pour profiter du bon air frais et pur de cette vallée suisse. Malheureusement l'horaire de départ du bus de Cafayaté ne nous aurait pas permis de réaliser ce projet. Nous nous sommes alors mise à la recherche de couvertures chaudes pour dormir à la belle étoile en haut de la montagne avant de la descendre le lendemain vers Taffi, dans la vallée. Nous n'avons pas trouvé de couvertures, car dans ce pays, comme dans d'autres de la Méditerranée, tout est fermé entre 13h et 17h.
Mais un jeune homme nous a abordé dans la rue et nous a proposé de nous déposer en voiture, ayant repéré notre manége et notre errance dans la ville. Apres avoir négocier le trajet et le prix (celui du bus), nous nous sommes embarquées avec lui jusqu'à Amaicha, au pied de la montagne, sur la route qui mène à la vallée de Taffi, de l'autre cote de la montagne quoi. Une heure de route et de discussion fort intéressante avec Daniel, le conducteur, jeune maître d'école en vacances. Mais arrivés à Amaicha, il nous propose de continuer jusqu'en haut de la montagne, pour le prix d'un taxi. Nous acceptons car de cette façon nous pourrons être en haut de la montagne suffisamment tôt pour descendre les 25 km jusqu'à Taffi, notre destination avant la nuit. Mais le jeune maître d'école a pris tout son temps pour monter jusqu'au col, ne dépassant pas les 50 km/h pour faire durer la conversation qui l'intéressait tant. Conclusion nous sommes arrivée à 17h45 au sommet (3200m), et il nous restait donc 2h30 maximum avant le coucher du soleil pour descendre 25 km par la route.
Nous nous y sommes mises franchement et rapidement. Christine, de constitution très légère, reconnaissait de pas être sportive, mais si c'était en descente cela lui disait bien de marcher. A 20h30 on avait fait 15km, et il n'y avait plus un rayon de soleil, et surtout, pour la première fois depuis le début de mon voyage, mes chaussures me faisaient vivre un enfer. J'ai fini par les retirer, et ai fait plus de 10km pieds nus. Heureusement les routes argentines sont bien entretenues, et il n'y traîne pas un gravillon.
Mais le meilleur c'est quand on est descendues plus bas que les nuages et qu'on a donc dû les traverser, car cette vallée est très nuageuse. Un régal. Marcher dans les nuages. La nuit s'annonçait belle et la lune toute ronde commençait à monter dans le ciel, et j'avais super mal aux pieds. Christine, elle, pensait et disait depuis le début que c'était loin. Mais elle marchait sans problème. Elle passait juste son temps à me demander si c'était encore loin, combien de kilomètres il restait, et à spéculer sur les bornes kilométriques. Et moi j’essayais de positiver, mais mes pieds m'en empêchaient. En gros, nous en avions mare toutes les deux.
On a commencé à faire du stop au 10ème kilomètre, de jour. A chaque voiture qui nous passait devant on lançait les jurons les pires de la planète, et on marchait un kilomètre de plus. Ça encourage ! Le pire je crois ce sont ces deux touristes de notre âge qui nous sont passés devant dans une voiture de location dont la banquette arrière était vide. Nous avons continué à faire du stop de nuit, avec ma torche pour signaler notre présence, mais avec le même succès que de jour.
Puis vers 21h45, le bus que nous devions prendre à 16h de Cafayate pour Taffi est passé à notre niveau. Nous l'avons arrêté et sommes montées dedans. Cela a été comme une libération ! Nous sommes restées debout près du chauffeur à discuter avec lui de notre calvaire, et d'Alain Delon (car il est fan), mais le voyage en bus n'a pas duré longtemps. Car Taffi n'était plus qu’à 5 km, 80 centimes de pesos, 10 minutes de bus. Nous avions marché 20 km en 4 heures, ce qui est tout à fait honorable. Peut être même une première pour Christine. Et un calvaire pour mes pieds pourtant habitués à marcher bien plus. A n'y rien comprendre.
Nous nous sommes réfugiées dans l'hôtel le plus proche, avons pris une bonne douche. Mais il n'y avait pas d'eau chaude, et des insectes dans la chambre. Un calvaire pour Christine. Mais elle y a survécu, comme aux 2 km... que dis-je, 20km.
Notre bus pour Tucuman était à 6h du matin, et nous avons donc eu une nuit très courte. Encore plus courte pour Christine qui, pas habituée à des efforts physique, a eu du mal à s'endormir. Moi j'étais cassée, et mes pieds ne m'ont pas empêché de dormir.
Le seul hic de la soirée pour moi a été le restaurant où nous avons dîné. J'ai commandé de la viande de porc croyant que j’aurais droit à un joli morceau, et le gars m'a servi des pieds de porc grillé. L'une des seules choses de cette planète que je ne peux pas manger (pieds, queue, groin et j'en passe...). Je lui ai rendu son assiette et en échange il m'a offert des pâtes, des ravioli sauce blanche : pas tellement meilleur mais bon ! Faut pas pousser non plus. Moralité : en Argentine mangez du boeuf ! Quoique... une fois dans un restaurant à Salta, j'ai choisi du « matambré »... mais je crois que je vous en ai déjà parlé...
Les deux heures trente de routes de Taffi à Tucuman sont un vrai ravissement : une vraie jungle, végétation subtropicale qui s'agrippe aux parois de montagnes abruptes, et au milieu une route qui serpente comme un vrai toboggan. Le long d'une rivière magnifique... Je l'avais déjà vue, à l'aller, mais Christine a du lutter contre le sommeil pour en profiter. Derrière nous, dans le bus, il y avait un vieil homme qui faisait des rêves érotiques à voix haute et appelait son amour dans tout le bus... c'était trop drôle !
Arrivée à Tucuman, elle a fait garder son sac en attendant le départ de son bus pour Buenos Aires, et on est allées visiter la ville ensemble. Chose que je ne fais jamais : chercher les monuments dans une ville. De toute façon, en Argentine les seuls monuments sont des églises et des places, ou parfois les palais des gouvernements, mais rares sont ceux qui sont beaux, de monuments. A Tucuman, il y en avait une liste de trente sur le plan touristique, et cinq valaient un léger détour, et à mon avis, ils étaient tous pas beau. Mais bon. Cela a plu à Christine.
Ce soir je mange chez Ana, cette femme qui m'a accueillie chez elle à la Quiaca. Et demain je pars pour La Rioja. Il faut que je file vers le sud. Je commence à me lasser du nord. Quand vous avez vu des ruines (et j'en ai vu trois), un musée archéologique (et j'en ai vu trois), quand vous êtes entré dans une église espagnole redécorée par les indigènes (et j'en ai vu des dizaines, il y en a même là ou personne ne vit), quand vous avez vu un de ces canyon peuplé de cactus et de caillou de toutes les couleurs, quand vous avez vu une vallée verdoyante (même si c'est toujours formidable, une vallée verdoyante), quand vous avez respiré une fois l'air frais et violent des 4000 m d'altitude et discuté avec les lamas... vous avez tout vu dans le NOA (Nord Ouest de l'Argentine). Il faut le voir mais inutile de revoir dix fois la même chose. Vivement le sud !
De la Rioja je vais aller dans la Vallée de la Lune, au nom poétique et ex-domicile de dinosaures... Je vais manger une glace parce que ça, les descendant d'italiens qui vivent ici en Argentine n'ont pas oublié comment faire, contrairement aux pâtes qu'ils servent avec une sauce béchamel (la fameuse sauce blanche argentine...). Bisous. Chà !