Mardi 10 décembre 2002, Salta, Argentine.
Avec tous vos messages, j'en arriverai presque à oublier que je suis en Amérique du sud. Mais dans un même temps, depuis que j'ai observé l'économie du Brésil, et celle de l'Argentine, et leurs difficultés si différentes, j'y vois beaucoup plus clair concernant celle de la Guadeloupe ! Ces messages nombreux sur la Guadeloupe me conduisent à instaurer un petit débat au cœur de mes récits. Je me permets donc d'y répondre.
      Avant tout je tiens à préciser à ceux qui aurait pu le croire suite à mon dernier email, que Yann n'a jamais demandé à tous les guadeloupéens diplômés de rentrer sur l'île et d'y créer des entreprises. Il a juste exprimé sa culpabilité de ne pas le faire, de rester en France nourrir des capitaux non-guadeloupéens, en travaillant pour eux, laquelle culpabilité est pour lui plus grande que celle de ne pas donner un centime au clochards, et aux enfants mendiants (suite à mon email sur ce sujet), ce qui est tout à son honneur.
Je tiens également à rassurer Sarah qui a pu se sentir visée par mon discours. Mon injonction à servir l'économie de notre île n'était qu'un pied de nez, et même si je le souhaite de tout coeur, je suis bien consciente que les choses sont bien plus compliquées que cela. Tous les diplômés guadeloupéens ne peuvent effectivement pas créer chacun une entreprise (ils peuvent s'associer...), et rentrer pour travailler comme salariés d'une autre est mission impossible vu qu'il n'y en a pas forcément dans vos domaines (comme dans le mien), et si c'est qui plus est pour y être maltraité ce n'est pas la peine.
Je reproduis ici une partie de la réponse d'un "inconnu-bien-connu" qui souhaite rester anonyme, espérant que le choix de ce paragraphe au milieu des autres n'altèrera pas sa pensée.
" Une chose est sure, c'est que quand le 11 septembre le président français dit "nous sommes tous aujourd'hui américains", j'ai répondu un gros "stchiiiiiiiiiiip" de campagne guadeloupéenne. Je ne suis pas militant, j'essaie de m'occuper de moi d'abord, mais je garde un oeil sur mes contemporains, et comme toi, je trouve qu'ils exagèrent (je fais références à tes critiques sur les autres touristes). Franchement, je pense qu'un voyage comme le tien me ferait le plus grand bien. Yann, si je ne m'abuse est encore en France : pourquoi il ne rentre pas lui? Je disais ce genre de trucs avec ma copine dernièrement : "tous les antillais de France devrait rentrer au pays pour faire profiter de leurs expériences à notre île, et patati et patata". Mais bon, réfléchissons : pour faire quoi? Je passe sur le fait que la mentalité guadeloupéenne veut que le guadeloupéen tolère mal la réussite d'un autre guadeloupéen, ce qui fait la réussite des blancs qui y ouvrent des commerces en s'entraidant eux. Je passe aussi sur le fait que vous aurez du mal à faire travailler des RMIstes. Exemple : j’ai vu des guadeloupéens jouer aux dominos pendant que des blancs réparaient leurs maisons. La question est pour faire quoi? Beaucoup de jeunes antillais sont dans l'informatique, ils vont faire quoi ouvrir des boites aux Antilles? Elles feront quoi? Leurs clients actuels sont de grands groupes installés en Europe, tu penses qu'ils vont pouvoir travailler aux Antilles? Beaucoup sont comme moi dans l'industrie, on devrait créer de grandes entreprises en Gwada? Les clients, les fournisseurs sont en Europe ou en Asie On va tout faire venir là-bas en créant des grosses entreprises de transports, car beaucoup sont dans le domaine aux Antilles? Mais dites moi notre petite île aura toutes les caractéristiques d'une grande mégapole, non? MOI, je pense que notre île, pour se préserver, ne pourrait vivre que du tourisme, l'agriculture et la pêche. Pour ça il faudrait convaincre tout ce petit monde que l'on pourrait vivre sans le confort qui passe en boucle à la télé. Tu pourrais vivre sans Internet? Au fond tu es comme moi, comme les autres, tu vis au 21ème  siècle."
Je dois dire que ceci mérite réflexion. "An tan Sowin" la Gwadloup vivait en (presque) totale autonomie économique. Pourquoi pas aujourd'hui ? Si pour chaque produit importé que nous consommons, nous en consommions un de production locale, l'économie guadeloupéenne se porterait mieux. Si seulement ces produits locaux étaient plus nombreux. Si seulement les guadeloupéens prenaient plus d'initiatives pour valoriser les ressources de l'île, leurs produits pourraient égaler ceux importés, sinon les dépasser, et si chaque ménage faisait ce choix militant de consommer local, ces entreprises se porteraient à merveille. Le pouvoir politique le plus important ce n'est pas celui de Chichi (Jacques Chirac) ou de Cecette (Lucette Michaud-Chevry), c'est celui du consommateur (puisque la plupart d'entre nous ne sommes que des consommateurs). Bien sure, nous ne pouvons pas tout produire, ni trop produire, mais le peu que nous produisons est largement en deça de ce que nous pouvons, et de ce que nous devrions.
D'autre part, une bonne part de la lutte consiste à faire abolir tous ces fonctionnements économiques qui rendent la Guadeloupe dépendante de la métropole. Pourquoi le coût de la vie est-il plus élevé en Guadeloupe et dans les DOM que dans les autres départements ? Pourquoi tout ce qui est importé est autant taxé ? Et pourquoi seuls les fonctionnaires (et quelques professions libérales pas à la portée de tous), ont le droit de vivre dignement, et que les autres n'ont qu’à mourir d'envie à regarder toute cette mascarade, au point où les jeunes guadeloupéens ont deux issues possibles : la fonction publique (et ses 40 % de vie chère... le rêve !), ou le RMI, les allocations familiales, et quelques plans débrouille pour arrondir les fins de mois ? Tout ce système, qu'il ait été voulu ou non par les gouvernements successifs, est une forme d'esclavage économique ? Lesquels gouvernements, je pense, plus coupable d'indifférence à l'égard de nos îles, que de véritable méchanceté. Il ne s'agit pas de devenir parano non plus.
Et pourquoi les antillais font-ils des études d'informatique, et pas dans  l'agronomie, le tourisme, les services publics (transports communs, logistique) pour créer des industries utiles et des structures locales de services fiables ? Pourquoi on ne s'organiserait pas pour spécialiser le travail des conseiller d'orientation sur l'île afin d'encourager des carrières utiles à son économie ? On pourrait même créer des bourses pour cela ? Et si elles existent déjà, faire passer le message. De plus, je crois que ceux là aussi existent (ceux qui ont étudié l'agroalimentaire, la pharmaceutique, la finance, l'économie, le social, le commerce et la politique), et doivent faire quelque chose. Même s'ils sont plus rares.
Pour ce qui est de la mentalité (jalousie, fainéantise etc...), il ne tient qu’à nous de les changer, nous les exilés qui tentent un "retour au pays natal". Ne sommes nous pas guadeloupéens aussi ? Ce ne sont pas les inactifs et les médisants qui vont nous dire qui nous sommes, et ce que nous devons faire. D'autre part, si les gens qualifiés ne font pas le premier pas, ce ne sont pas ceux qui n'en ont aucune (qualification), qui prendront des initiatives, autant pour changer les mentalités, que pour changer la situation économique. Nous avons une responsabilité à assumer à ce niveau. On ne peut pas être conscient du "schmilblick" et rester en France juste pour regarder le Bigdeal, parce que je crois qu'il ne passe pas en Guadeloupe... (Ouf ! la Guadeloupe peut encore être sauvée !!!)
Je suis d'accord. L'agriculture, la pêche, et le tourisme doivent rester centraux dans notre économie. Mais pourquoi sont-ils en perte de vitesse, le tourisme particulièrement ? Parce que les antillaises ne sourient pas assez aux touristes (je fais référence aux campagnes de pubs de l'Office du Tourisme de la Guadeloupe, montrant une  belle femme en costume traditionnel, souriante) ? Parce que l'île est saccagée par les délinquants (je fais référence aux récents reportages des médias sur l'île, en métropole) ? Et que les médias lui font cette réputation ? Parce que l'écologie y est le dernier de soucis ? Ou parce que la destination est trop chère ? D'où viennent tous les problèmes économiques de notre île ??? En bonne partie, à mon avis, du simple fait que nous importons tout, que nous aimons un peu trop d'ailleurs ce qui est importé, et que c'est hyper taxé, et aussi que notre monnaie est celle d'un pays riche, ce que nous ne sommes pas.
Et la pauvreté et la violence résultent de la même origine. Le mal être d'un jeune guadeloupéen est non seulement dû à sa situation familiale (famille monoparentale, absence de père, de "re-pères" sont connus comme étant des maux destructeurs pour une société, peut être aussi à une question d'identité culturelle pas encore tout à fait réglée (qui sommes-nous ? africains, européens, amérindiens, indiens, et j'en passe... et pourquoi pas "caribéen" !), mais également, à cette télé, qui nous gave d'un idéal confortable occidental, que ceux d'entre nous qui le peuvent vont chercher en France, et que les autres essayent d'obtenir comme il peuvent. Bracages, traffic de drogue.
Nous arrivons à un moment où notre société guadeloupéenne (exilée ou non) doit se remettre en question. Quand on réagit et qu'on gère sa vie comme des pauvres et des assistés, on reste pauvre et assisté. C'est dur, mais c'est comme ça. On ne peut pas, en même temps, vouloir le "paraître" et le "luxe" que nous font miroiter les médias en général, pas seulement la télévision, et rester à la maison à se tourner les pouces en attendant que l'aide vienne de l'extérieur, que les politiques se bougent (car ils sont comme nous finalement, lascifs et intéressés). On ne peut pas rester à l'ombre à attendre que le "mango" (mangue, en créole) tombe de l'arbre directement dans notre bouche. Attention au noyau, il risque de nous étouffer !
Jamais, au grand jamais, vous ne me verrez faire l'apologie de l'immobilisme, du "je-me-contente-de-ce-que-j'ai-et-tant-pis-pour-le-voisin", car un jour le voisin c'est soi-même ! Je ne dis pas non plus qu'on doive tous prendre les armes. Je pense juste qu'il y a des milliards d'actes militants que l'on peut accomplir au quotidien, et qui ne nous coûtent pas grand chose. A commencer par acheter local. Mettre ses compétences au service de l'île quitte à galérer. Ignorer celui qui se mêle de ce qui ne le regarde pas en jugeant notre retour au pays. On est libre de vivre où on veut ! Encore faut il que ce soit un choix.
De plus, si chacun s'occupait de soi correctement, il se rendrait compte qu'il doit s'occuper de lui en pensant aux autres, et au futur, et ne ferait pas les mêmes choix. Il ne s'agit pas de gérer la vie des autres, mais de gérer la sienne en pensant aux autres.
D'où mon discours sur cette "charité chrétienne" à laquelle je n'adhère pas, ce qui ne m'empêche pas de donner, quand je peux, et quand je pense que cela peut être profitable (car tous les dons ne profitent pas, au donneur, ou au receveur...), d'essayer d'écouter, de comprendre, de tolérer (un peu plus tous les jours), d'aider, d'éduquer, car l'éducation est la base de tout pour assainir une société, la rendre plus forte, la rendre non pas indépendante, mais autonome.
Tout ça, c'est des belles paroles, mais figurez vous que c'est une des 100 raisons pour lesquelles je voyage aussi. Car celui qui n'a pas cherché à comprendre le monde ne peux pas l'aider. Il ne peut même pas s'aider lui même. Alors peut être que certains y arrivent, en voyageant juste dans leur cœur, dans leur tête, dans leur village natal (ce qui est fort possible). Moi, il m'a fallut plus.
Pour terminer de répondre à ce chère inconnu que je découvre de jour en jour à travers chacun de ses messages et que je ne soupçonnais pas être aussi éloquents, militant malgré lui et intéressé par la chose "politique" (car d'à partir du moment où s'intéresse à plus que soit on commence à faire de la politique... seuls les égoïste ne font pas de politique), je dirais que nous ne devons pas faire des problèmes de la Guadeloupe une question raciale. C'est partir l'autodestruction directement. La Guadeloupe c'est le métissage avant tout. Il nous enrichie culturellement depuis des siècles, par la force des choses dans un premier temps, puis de façon plus volontaire par la suite. A nous de savoir nous enrichir économiquement de cette diversité. Que l'on pointe du doigt les passifs, les corrompus, les voleurs, les tricheurs, les menteurs,... passe encore, bien que je ne crois pas que ce soit la meilleure solution pour les ré-éduquer, mais ramener la question du travail par exemple à un clivage noir-blanc, c'et bien trop simpliste et complètement raciste. Il y a des réalités à ne pas nier. Mais il y a des choses à ne pas dire. Pour ne pas nourrir le système.
Cela me rappelle une discussion débile qui avait eu lieu au lycée quand j'étais en terminale (et d'autres avec moi parmi mes lecteurs). Je ne sais plus qui avait dit ça (et je suis sure que personne ne s'en souvient), mais l'un d'entre nous avais lancé l'idée de régler le problème du racisme en renvoyant chacun sur son continent d'origine ethnique (c'était fort moins bien exprimé...) : les noirs en Afrique, les asiatiques en Asie, les européens en Europe etc... Et je m'étais écrié : " Et moi ? Vous faites quoi de moi ? Vous me découpez et vous mettez un morceau sur chaque continent ? " Bien sure, nous avions 17-18, voire 19 ans, et nous étions débiles (peut être que certains le sont encore...), mais je crois qu'il y aurait beaucoup de gens à découper en Guadeloupe pour accomplir ce projet. Bien plus qu'on ne croit. Le métissage est peut être présent dans ma famille depuis plusieurs générations, mais nous n'en sommes pas moins guadeloupéens !
Je sais bien que ce que l'Inconnu a voulu dire n'allait pas si loin, et que je dramatise beaucoup son discours (encore un de mes défauts... j'en étais à combien dans mon inventaire des défauts ??? sixième, je crois). Mais soyons vigilants. Les mots ont bien plus de pouvoir qu'on ne veut bien leur en accorder. Cette anecdote est restée gravée dans ma mémoire. Ce n'est pas un hasard. Les choses agréables de la vie quotidienne, et le fait que je ne sois absolument pas rancunière, (un défaut que je n'ai pas ! un ! j'en tiens un !), font que je n'en ai pas tenu rigueur aux auteurs de cette mauvaise idée pour régler les problèmes du racisme, d'autant que dans leur cœur, ce n'était qu'une vaste blague, j'en suis sure, et que je ne rappelle même plus de leurs identités. La mémoire est sélective.
Mais en d'autres circonstances, cela aurait pu mal finir. Il y a deux ans et demi, je me suis fâchée avec un ami d'un ami parce qu'il faisait, pour s'amuser, des commentaires racistes sur Rolland Garros, à propos du tennisman marocain... Les mots... les maux... Il faut dire que nous avions déjà une divergence fondamentale à propos du conflit israélo-palestinien : je vous laisse deviner laquelle. Mais bon. Il y a des choses à de pas dire. Ou à ne pas penser. Ou du moins, quand elles sont pensées, elles sont révélatrices d'émotions et de jugements négatifs, et nuisibles. Et je ne pense pas être "politiquement correcte" en disant cela. Il ne faudrait pas qu'au nom d'être ou pas "politiquement correct", on se mette à dire tout et n'importe quoi non plus. N'est pas Monsieur LEVY ?
Je me rends compte que je suis vraiment très moraliste. J'ai tant de valeurs morales que je pourrais presque fonder une religion à moi toute seule. J'y pense, puis j'oublie… Que les plus obtus d'esprits se rassurent : je rigole !
Mais j'en profite pour répondre à Sylvain : ce n'est pas parce que je ne suis pas baptisée chrétienne comme toi, et que je ne suis pas allée au lycée dans un pensionnat jésuite, que toi et moi on ne peut pas parler du Christ. Tu sais à quel point je respecte la foi des autres, aussi longtemps qu'elle respecte l'Homme. Et le Christ n'était-il pas le premier des humanistes de cette ère ? Je le respecte donc en premier lieu. Même si mon respect pour lui ne prends pas la forme d'une croyance, je partage ton avis sur le Christ : "Jésus était conscient de la misère du monde. Ce n’est pas pour cela qu'il était triste. Il était juste conscient, et donc il pouvait comprendre (prendre avec lui)." Et j'ajouterai que si nous essayons tous de suivre son chemin, plutôt que de chercher à interpréter de milles et une manières ce livre que les autres ont écrit en son nom après lui, c'est-à-dire que si nous essayons chacun de "prendre avec nous" la réalité de ce monde, le monde lui même irait cent fois mieux. C'est encore une des 100 raisons pour lesquelles je voyage. Tu l'as bien compris. Et cela me va droit au coeur.
Quelques nouvelles de mon voyage tout de même...
J'ai passé trois jours sur les routes, et à faire du stop avec deux jeunes porteños (habitants de Buenos Aires), et un espagnol en voyage comme moi, dans des endroits désert où ne passait aucune voiture. On a dû payer 20 pesos chacun à un propriétaire de camionnette pour rejoindre la ville la plus proche, à 110 km, sachant que la course a coûté 10 pesos aller-retour au gentil Monsieur qui nous a rendu ce gentil service. C'est la dure loi de l'offre et de la demande.
Par contre, assis tous les quatre à l'arrière de son pick-up, on avaient une vue incroyable sur la vallée. Je mâchais de la coca et là, d'un seul coup, j'ai cru halluciner complètement. Je regardais les montagnes proches au travers desquelles on venait de passer, et j'avais l'impression que celles au fond se rapprochaient. J'ai crié de joie et j'ai regardé les autres. Ils ont sourit. Eux aussi avaient vu la même chose. Et on s'est amusé à regarder ça pendant tout le voyage, la configuration nécessaire à cette illusion d'optique s'étant reproduite souvent tout au long du voyage dans les montagnes sèches et désertes.
Arrivés à la ville, Cafayate, nous nous sommes mis à la recherche d'un hôtel pas cher. La région est productrice de vin, et attire beaucoup de touristes. Ce n'était pas une simple affaire. Mais on a fini par trouver un petit paradis oublié. Un hôtel dans le centre : dix chambres avec salle de bain individuelles, autour d'un patio fleuri, cuisine commune et piscine propre derrière la maison. Sept pesos par personne. Une aubaine. L'espagnol (Natcho), et moi, y sommes restés, et les porteños, pour qui ce n'était pas assez bien, ont disparus. Natcho et moi, avons trouvé là Robert, un anglais complètement hystérique et super sympa qui voyage pour la troisième fois en Amérique du Sud, mais cette fois à moto. Robert s'est lâché : nous avons parlé anglais, ce qu'il n'avait pas pu faire depuis longtemps, et Natcho qui se débrouillait moins bien est resté silencieux, mais bon, j'avais parlé espagnol avec lui toute la journée dans le pick-up, et le lendemain, on a fait un petit déjeuner de trois heures à discuter alors bon ! Robert m'a parlé de films complètements fous dont je n'ai jamais entendu parler. J'ai pris des notes. Et Natcho m'a appris à distinguer l'espagnol du castillano afin que je ne m'embrouille pas les pinceaux.
Tout à l'heure, j'ai pris dix minutes pour traverser une rue parce que les voitures ne s'arrêtent pas. Même pour laisser passer une autre. C'est pire qu'à Bordeaux où on passe au rouge, et on attend au vert de peur de se faire couper en deux. Ici, j'ai l'impression qu'il n'y a pas de règle de priorité, alors à l'approche d'une intersection les voitures ralentissent un peu et passent, de même dans la rue transversale, ce qui donne lieu à un amusant ballet de voitures, mais ne permet à aucun piéton de traverser, car naturellement ceux qui tournent ne mettent pas le clignotant. Il y a des choses comme ça qui sont universelles.
Ces trois jours que j'ai passée seule dans le silence et le vent des hauts plateaux andins (je vais en parler encore longtemps tant cette expérience a été incroyable pour moi), j'ai réalisé que la danse flamenco devait venir de l'oiseau, le flamand, qui se dit "flamenco" en espagnol. Et effectivement, quand on y pense, le dos cambré des danseuses rappelle le long cou de l'oiseau, ses mains et les castagnettes sont son bec et leur claquement, ses longues jupes sont ses ailes, et tous deux lèvent la jambe de temps en temps. La danseuse elle ne s'envole pas quand on l'approche par contre...
Qu'est-ce que les gens sont beaux quand on est pas chez soi !
Malgré la drogue et tous ses problèmes, Maradona est toujours un dieu vivant ici. C'est incroyable la foi de ce peuple !
La chose que j'ai le plus répété depuis que je suis ici : "Soy francesa" (je suis française). Alors les gens me regardent bizarrement, l'air de dire, "c'est ça, à d'autres !". Et je continue en expliquant : "pero, yo vivó en una isla francesa del Caribe que se llama Guadeloupe", (Mais je vis sur une île francaise de la Caraibe qui s'appelle Guadeloupe). Et là tout dépend. Soit la personne connaît plus ou moins, où se l'imagine, et alors j'ai droit à : " ¡Que lindo ! ¿Porque usted viaja aqui ?" (Qu'est-ce que c'est beau ! Mais qu'est que vous venez faire ici ?). Soit la personne de connaît pas, et je me contente d'un "Ah...", ce qui n'est pas plus mal parce qu'au moins je n'ai pas à tout réexpliquer : Christophe Colomb, la France, la colonisation, l'esclavage, l'abolition, la colonie département, et j'en passe... Je l'ai déjà suffisemment fait en France pendant quand j'y suis allée pour mes études ! Ce qu'ils peuvent poser comme questions, et ce que je peux répéter ça tous les jours.
Le pire c'est que parfois j'ai envie de dire : "Et qu'est-ce que ça peut faire que je sois "moroncha" (la peau foncée) et française !". Il y en a un qui m'a carrément demandé pourquoi j'étais noire. Je lui ai gentiment fais remarqué que j'étais aussi noire que lui (c'était un indigène), et je lui ai donné les 5 pesos de la location de ma chambre avant d'aller m'y réfugier. Quelques heures plus tard au dîner, il a même allumé la lumière de la salle pour que je ne mange pas dans le noir.
Pour beaucoup c'est de l'ignorance, certains c'est de la curiosité, et je ne crois pas que ce soit jamais mal intentionné, mais trois semaines comme ça, cela commence à me fatiguer. Une autre fois j'ai demandé mon chemin à trois jeunes filles dans la rue : l'une d'elle s'est cachée derrière les autres, la deuxième a baissé les yeux et la troisième a marmonné un truc que je n'ai pas compris en continuant son chemin. Ce qui me rassure, c'est que ce n'est pas qu’à moi que ça arrive.
En plus il y a une superstition par ici dans les Andes qui dit que les grands hommes blancs mangent des enfants. Je ne vous raconte pas la frayeur de jeunes filles qu'essayent d'aborder les gentils touristes de type européen, juste pour sympathiser ! Mais bon. Cela ne m'ôte pas l'étrange sensation que j'ai parfois d'être un véritable animal de foire. Et dire que j'essaye par respect de ne pas les regarder de façon trop insistante tant je les trouve beaux parfois.
A propos du Brésil j'avais dit : "il y a deux Brésils". Et bien il y a aussi deux Argentines. Et bien plus que la pauvre et la riche. Je dirais qu'il y a l'Argentine conquise, des conquistadors soumis à leurs propres dogmes (économiques, sociaux, religieux), conquistadors qui ne cessent de débarquer depuis 1492, et l'Argentine à conquérir, celle des peuples déplaceurs de pierres et dompteurs de montagnes, celle qui résiste et essaye de sauver ce qui reste de sa culture après la grande inondation du Christianisme sur le continent sud-américain.
Le coca-cola coule à flot en Amérique du Sud. Mais on mange des cactus, des lamas, et on vénère encore la déesse Pachamama de la fertilité. Les autels sont couverts d'or et les Christ en bois, sanguinolants, en Amérique du sud, mais les musées exhibent les momies et les poteries de ce peuple fantôme, qui continue à exister à travers cette lutte, plus politique et économique que culturelle, mais qui leur fait dire encore : "Nous sommes les seuls argentins de ce pays." Ils regardent tous les télé novelas à la mode et leurs fils remplissent ces cybercafés de nuit où on joue à la guerre sur un écran 15 pouces, mais leurs maisons sont en briques de terre séchée, leurs toîts en paille et en terre, leur meubles en bois de cactus, et ils ont leur drapeau qu'ils exhibent à coté de celui de l'Argentine.
Je crois que je tiens mon sujet pour mon film documentaire ! Culture locale et culture mondiale. Sans y toucher une lettre. N'en déplaise à ceux qui n'ont pas voulu y croire, et qui détienne le pouvoir économique du réseau cinématographique, ceux de la monarchie absolue du cinéma français, qui ont droit de vie et de mort sur les espoirs de ceux qui vivent ce cinéma, et essayent de l'enrichir en s'y livrant.
Mon conseil cette semaine : consultez le site officiel du film brésilien du siècle, voire même, le film de l'année sur la terre entière : Cidade de Deus de Fernando Meirelle et Katia Lund, 2003... http://www.cidadededeus.com.br/ puis après, ou même avant, allez voir le film. Bon d'accord, le site est en portugais, mais quand le film sortira en France, il sera sûrement sous-titré. De même, pour le film argentin super émouvant que j'ai vu : http://www.kamchatkalapelicula.com.ar/. En espagnol, naturellement, et en anglais aussi.
Du côté, lien avec l'occident, en vous écrivant aujourd'hui, j'écoute NRJ Gwada, et c'est franchement pathétique, même si ça fait du bien quand même. Je suis super contente, parce que je vais rater la finale de Star Academy. (Maintenant que j'écoute France Musique ça va mieux.) Si je reste assez longtemps ici, j'arriverai même à éviter le Loft 3. J'ai raté aussi plus de 60 émissions du Bigdeal. Je me sens très intelligente. (J'ai trouvé FIP, c'est encore mieux !) Il ne manquerait plus qu'il passe France Galle et je pleure. Mais au lieu de ça, ils passent une chanson de Tracy Chapman que je ne connais pas. Aurait-elle sorti un nouvel album ? Je ne comprends pas, Julie (ma sœur) : tu ne me l'as pas encore offert !
J'ai changé de cybercafé. Je suis dans le seul qui soit ouvert après minuit et ou des dizaines de jeunes ados viennent jouer en réseau à des jeux de guerre, et moi au milieu de tout ça, j'écoute de la musique classique, en sachant que ni eux, ni moi, n'avons d'écouteur pour le son. C'est une "image-sonore", plutôt poétique, digne de Full Métal Jacket.
      Le premier mois ressemble à une fuite, une fuite en avant. Le deuxième commence comme le repos du guerrier et finit comme un chemin de croix. Mais les croix ne sont pas lourdes à porter pour ceux qui ont conscience, ou du moins qui essayent. Il leur reste à devenir meilleur, pour eux même, mais au moins ils savent où ils vont et pourquoi. Ils ne se cherchent plus et finissent par se trouver. Ils expurgent petit à petit. Ils se libèrent, jusqu’à atteindre ce sentiment de félicité, d'humble satisfaction, que procure la lutte contre soi et avec les autres. Ils n'ont pas besoin de donner un nom à ce sentiment, parce qu'ils savent que de toute façon il ne dit pas, il ne se transmet pas. Seul l'expérience permet de comprendre. Ils croient. En quoi, cela ne compte pas. Ils croient. Un peu. Juste assez pour continuer à avancer. Pour continuer à découvrir et s'enrichir.
Voilà, je crois que je vais m'arrêter pour ce soir... A bientôt. ¡ Chà !