Mercredi 3 décembre 2002, La Quiaca, Argentine.
(Mais tout près de la Bolivie, là où on parle plein de dialectes indiens, dont le quetchua et j'en passe.)
Je prends le temps. Au Brésil, j'ai fais 7000 km en un mois. En Argentine je savoure. Et puis j'avais franchement besoin de repos, j'ai tendance à vouloir en faire un peu trop à la fois. Vouloir tout "voir", vite. Il faut dire que depuis le début de ce voyage mon moteur principal, c'est d'arriver en Patagonie, mon rêve. Et là, je fais durer le plaisir, l'attente. Je me ballade dans le nord ouest du pays avant de filer vers le Chili, d'où je rejoindrai la Patagonie chilienne, avant d'entrer en Patagonie argentine, et de toucher au but extrême, Ushuaia.
Je tiens d'ailleurs à remercier particulièrement Chawlie et Régis, dont les messages m'ont replongée directement en terminale E, année 1993-94. Yann m'avais déjà bien fais rigoler la dernière fois, en me disant que l'image qu'il gardait de moi, c'était mes dents cassées.
Car pour ceux qui ne le saurait pas à l'age de 16 ans et demi et des poussières, quand j'étais en terminale, vers le 15 ou le 20 janvier 1994 (je ne me rappelle plus de la date exacte), j'ai reçu dans le visage une chaise, échappée des mains d'un garçon (que j'aime toujours de le même façon depuis), parce qu'il jouait bêtement à des jeux débiles avec un autre, laquelle chaise m'a cassé les deux incisives centrales supérieures, de quoi en faire rire plus d'un, surtout quand je me suis mise à dire quelque chose comme : "chalaup, tu m'as caché les dents !", la bouche dégoulinante de sang et comptant les morceaux d'ivoire sur le sol. Plus de peur que de mal. Mon dentiste et ma soeur chérie étaient bien plus touchés que moi. Mon dentiste tenait en admiration mes dents parfaites jusque là, et a crié au crime. Et ma soeur parlait à l'époque de tuer l'auteur du dégât. Enfin bref. Que d'émotions ressurgissent, grâce, ou à cause de vous.
Merci surtout à Chawlie, qui m'a beaucoup fait rire avec son message, dans la lignée fidèle de ses blagues de l'époque, quand il disait que mon père devait être un terroriste kanak parce qu'il avait une longue barbe. Tout ceci peut être du domaine public maintenant, puisque je publie des échantillons de ma vie toutes les semaines par le biais de ces mails.
Je reproduit ici le mail de Chawlie (Shaw Lee dans le texte) pour que ceux qui sont dans la confidence et connaissent l'auteur de ces diatribes, et nombreux à lire ces messages, puissent se marrer comme moi !
"Super la photo !!! A peu de détails près, (par exemple si tu étais moins joufflue, tenant le journal du jour bien en évidence devant toi face à l'objectif, et quelques guérilléros armés de kalachnikov se tenant derrière), cela fais un scoop sur TF1 ce soir : la célèbre mais méconnue voyageuse Carlotta Peyron, est retenue captive par des rebelles colombiens réfugiés en Argentine, les Etats-Unis soupçonnent derrière ces agissements un nouveau complot du réseau terroriste Al Qaïda et menacent de tout faire prêter. Mlle Peyron etait déjà fichée par les RG par rapport aux liens indirects qui la lient aux mouvements extrémistes indépendantistes guadeloupéens. A bientôt pour plus d'infos.
Shaw Lee. "
Comme moi vous devez déceler le génie dans ces propos. Inutile de me remercier de t'avoir publié, Chawlie ! Je vais faire de toi une star.
Marianne (qui s'intéresse naturellement à la langue espagnole, puisque c'est une de ses spécialités, parmi tant d'autres) m'a posé des questions sur le "castellano" qui se parle ici, et je reproduis mes explications dans ce mail, parce qu’elles peuvent en intéresser d'autres... ¡Quizas !
Je trouve aussi que l'espagnol latino est plus facile, plus vivant que celui d'Espagne, mais aussi plus approximatif, ce qui permet de le parler plus facilement. Par exemple, les argentins disent "Buen dia " et pas "buenas dias ", "buena noche " et pas "buenas noches" (ce qui me semble plus logique, à quoi sert donc ce pluriel ??). Ils utilisent beaucoup de vocabulaire hybrides, un mélange de français, d'italien (à cause de leurs origines), et de portugais (à cause de la proche frontière), ce qui facilite les choses.
Par contre, l'accent argentin, je commence tout juste à m'y faire. Il y a des choses simple, comme par exemple : ils ne prononcent pas les "d" à la fin des mots comme "vitalidad, ciudad, etc...". Ils ne prononcent pas non plus les "s" en fin de mot comme "gracias". Ils abrègent tout. Comme les américains avec l'anglais : ils contractent et simplifient la prononciation. Ils prononcent les "z", les "s" et les "c" de la même façon, comme un "ss". Ce qui simplifie les efforts de prononciations, les français ayant toujours du mal à prononcer le "z" espagnol, qui doit se dire plus ou moins comme un "th" anglophone. Mais le pire je crois c'est qu'ils disent les "ll", les "y" et les "j" comme des "j" francophones... la jota n'existe pas ici. Ce qui donne "Jo me jamo tcharlotte...". (car le "ch" se dit "tch" comme dans Ernesto Che Guevarra). Les habitants de Buenos Aires disent même parfois "jo me chamo". A tout ça, il y a bien sure des variantes régionales, les indiens des Andes ne faisant rien comme tout le monde, ils ont leur prononciation à eux...
Marianne n'as pas tort de dire que les argentins parlent espagnol comme des italiens : il y a un peu de ça. N'oublions pas qu'ils sont en majorité d'origine espagnole et italienne, puis aussi française et allemande, et enfin de partout dans le monde... Mais comme disent les "indijenos" ici dans les Andes : "les seuls argentins c'est nous" !
Pour vous donner une idée de la mentalité argentine (ce qui est un raccourci effroyable, teinté de préjugés à la puissance 10 000) : "les argentins sont des italiens qui parlent espagnol". J'ai lu ça dans le courrier des lecteurs d'un quotidien régional ici. Et c'est signé "anonyme". Je crois que la question de l'identité culturelle est une vraie problématique pour les argentins, et peut être plus pour les descendants d'indiens, que pour les descendants d'espagnols, qui eux ont fait la guerre à la couronne espagnole pour obtenir l'indépendance, et sont plus que jamais convaincus d'être chez eux. J'aime autant préciser qu'ils n'ont pas fait cette guerre d'indépendance pour défendre les indiens, mais surtout pour s'approprier le territoire, et ne plus être régenté par le royaume espagnol. Cela ressemble un peu à l'histoire des Etats-Unis, à la différence que la culture indienne ici est beaucoup plus forte, et qu'ils sont moins cantonnés à des zones géographiques.
Pour en finir sur la langue, ils ont de petites expressions sympathiques comme "che" qu'ils emploient comme le "ve" ou "te" dans le sud de la France. Ils disent "¿ Que tal ? À longueur de journée. Et j'ai rencontré une femme qui disait tout le temps "¡como no!", à tout ce que je pouvais lui dire. Un tic de langage qu'on pourrait traduire par "et comment !", "c'est clair".
Parfois, je ne comprends rien, et je fais répéter les gens trois fois. Bien que cela aille mieux maintenant. En plus ils sont du genre plutôt fiers, qui ne supporte pas que tu ne prononces pas comme eux, et qui te reprennent, et qui n'aiment pas répéter. Il y a des fois où je me dis que je comprenais mieux le brésilien et que je progressais plus vite dans son apprentissage, que je ne comprends l'espagnol. Enfin. Ce qui répond aussi à la question de Jean : OUI, effectivement je suis passée aussi par la phase "je ne comprends rien à ce que les gens me disent". Mais c'est normal, c'est le début. Maintenant ça va mieux : j'arrive à tenir une conversation, le nez plongé dans le dico pour les choses techniques.
D'autant que les argentins, tout comme moi, adorent parler de politique générale. C'est à dire parler de tout quand on y connais rien ou si peu, qu'on est pas content, qu'on veut changer le monde et qu'on veut le dire. Par ailleurs, ils ont bien des raisons actuellement de vouloir changer le monde, et chez moi c'est un vilain défaut. Lequel défaut m'a conduit à lire tout sur et par Ernesto Che Guevarra, et qui fait que je suis dans ce pays en ce moment, en partie. Une autre des 100 raisons qui m'a fait choisir l'Amérique du sud.
Plus j'avance dans ce voyage, et moins je suis une "touriste", et plus je le vis en temps réel. Je veux dire par là qu'au début, on ne réalise pas tout ce qui se passe. On n’analyse pas. Tout va trop vite. Il y a trop de nouveauté. Et puis on prend le rythme et les pièces du puzzle, toutes ces infos qui arrivent par 150 canaux différents, toutes ces pièces prennent leur place, et on commence à toucher une compréhension à la fois globale et précise des choses, et de comment fonctionne cette partie du monde, et du rapport qu'elle entretient avec la sienne (c'est-à-dire la mienne, de pertie du monde).
Le plus terrible, c'est que j'en arrive toujours à parler d'économie (ce à quoi je n'entends pas grand chose), et à me dire que l'issue à tout ce schmilblick est là : dans la répartition et le gestion des richesses de notre planète depuis des siècles, bien avant l'arrivée de C.C. (Cristobal Colomb) ici et ailleurs, et jusqu'à la main mise des USA sur le monde actuellement par l'intermédiaire de l'O.M.C., de l'O.T.A.N. et des autres organisations internationnales qui servent essentiellement les inétrêts de l'occident.
Je me demande d'ailleurs si à mon retour je ne vais pas retourner à l'université (huit années de plus), pour étudier les sciences politiques... à moins que Sonia (qui a fait Science-Po), et Albert (qui fait actuellement un doctorat d'économie au Canada), ne me donnent des cours accélérés pour que je puisse partir en guerre contre l'injustice dans le monde avec de vrais arguments. Ce qui ferais plaisir à Chawlie, j'en suis sure... Et à José Bové aussi.
Je suis venue ici dans le nord pour emprunter l'un des deux derniers trains argentins, tous les autres ayant disparus après la privatisation des chemins de fer argentin par Carlos Menen, à cause d'un déficit soit disant insurmontable, mais dû à une mauvaise gestion de l'Etat. El Tren a los Nubes. Il part de Salta et monte dans les pré-andes à travers des paysages fantastiques jusqu'à la frontière chilienne. Malheureusement il ne fonctionne pas pendant l'été qui est aussi la saison des pluies ici. Le dernier a circulé le 15/10, et je suis arrivée à Salta le 28/10, si je ne m'abuse. Je suis vraiment super déçue, même si j'ai fait à peu près le même parcours en voiture avec deux touristes irlandais super frileux, et un guide argentin d'origine anglaise super ronchon.
La route des voitures n'a rien à voir avec le parcours du train. En 500 km, on traverse trois ou quatre climats différents. Au départ de Salta, la route serpente au milieu de montagnes recouvertes d'une forêt tropicale hyper dense et humide. Puis on traverse ce que les gens ici appellent un canyon, mais qui à mon sens est plus une vallée étroite : la végétation se fait plus discrète, de type tempéré. Mais la fin du "canyon" est carrément déserte. D'énormes montagnes de toutes les couleurs de part et d'autre : vertes, jaunes, rouges (Jah est passé par là) Vertes quand les sols contiennent du fer, jaunes quand ils contiennent du souffre, rouge, rose, violet, je ne sais plus ce que cela indique... Et puis les sols sont très poreux, et la pluie et le vent les érodent de façon très étranges et inquiétantes : des pics, trous, des fenêtres, des failles. Puis la route grimpe dans ces montagnes. Il fait de plus en plus froid et venteux, et les arbustes laissent la place à des touffes d'herbe sèche que seuls les lamas peuvent brouter. On atteint l'Alti Plano, un plateau désert à plus de 4000 mètres d'altitude. Et là, on tombe sur un désert de sel, blanc immaculé. L'immensité est entourée de la chaîne de montagne et on perd le nord. Par où est la sortie ? Les camions et les pioches vont et viennent pour récolter le sel : je confirme que c'est bien du sel pour l'avoir gouté. Un troupeau d'ânes passe. On prend en stop deux indiens qui nous proposent de prendre en photo leur maison faite main avec les moyens du bord. Le climat est aride, froid, venteux toute l'année : et des animaux, des plantes et de Hommes vivent ici.
J'ai d'ailleurs battu mon record personnel qui devait s'élever à la Soufrière (1674 mètres, le point culminant de la Guadeloupe), en passant un col à 4176 mètres (les mêmes chiffres mais dans un autre ordre...). Bon d'accord : je suis une petite joueuse, je l'ai gravi en voiture, mais promis la prochaine fois je monte à pied. L'Aconcagua.
Il semblerait qu'étant donné le faible taux d'oxygène contenu dans l'air, les gens ont de plus grands poumons ici qu'ailleurs. Je veux bien le croire. En tout cas, ils ont trouvé mieux que le maté et la coca pour résister au climat. Ils boivent de l'alcool à 96 degrés. De quoi se réchauffer en hiver, mais surtout un bon moyen pour se cramer le cerveau. Les jeunes hommes sans travail, mais aussi les vieux paysans ici à La Quiaca en boivent toute la sainte journée, à n'en plus tenir debout et à en avoir les yeux rouges et vitreux tout le temps. Un vrai gâchis.
A l'origine, le prétexte est de faire une offrande à un Saint. Ils boivent la bouteille, en jette un peu sur le sol, et laissent la bouteille près d'une chapelle, ou à un endroit spécifique le long d'une route en offrande. Mais bon. Je ne crois pas qu'aucun Saint ne souhaite voir disparaître son peuple mourir d'ivresse. Car les hommes meurent très jeunes ici : de cirrhose ou de maladies liées à l'alcool. Les femmes, elles, résistent... et portent à bout de bras, leurs nombreuses familles multipliant les boulots, le plus répandu ici près de la frontière bolivienne étant de la traverser plusieurs fois par jour avec de la marchandises (légalement ou non) pour 1 peso... la misère.
Ces chapelles, le long de la route, est une des choses qui m'a frappé en premier ici. Ça, et le nombre d'enfants qui font la manche, en comparaison avec le Brésil.
Au Brésil il y a toute sorte de congrégations religieuses, même si la majorité de la population est catholique. Les témoins de Jéhovah ont d'énormes temples, avec des enseignes lumineuses. Il y a des temples partout. Le candomblé, dont je vous ai parlé à Salvador, est une forme de macumba, dérivé du vaudou, issu du syncrétisme entre le christianisme et les croyances africaines lors de la colonisation et de l'esclavage : il a ses églises aussi. Mais en dehors de ces édifices, la foi des brésiliens n'est pas tellement visible.
En Argentine, il y a d'immenses Christs sanguinolents sculptés en bois, grandeur nature ou 4 à 5 fois plus grand, au milieux d'une immense couronne d'épine en bois sculpté elle aussi (comme la représentation de l'Homme universel de Leonard de Vinci mais avec les pieds joints). Et puis il y a ces chapelles tous les 50 km sur la route, souvent mieux entretenues que les maisons elles-même. Et les argentins n'hésitent pas à s'arrêter régulièrement pour y allumer un cierge ou y déposer une couronne de fleur en papier de couleur très vive. Ils y laissent aussi des objets dont ils n'ont plu utilité en forme de dons aux passants, mais qui le plus souvent pourrissent sur place. On y trouve par exemple des pièces de voitures, des outils de mécanique auto et des bouteilles d'eau pour les moteurs. Et beaucoup d'argentins se signent dès qu'ils passent devant une église ou une chapelle, qu'il soit a pied, en vélo, en voiture ou dans un bus...
Les plus étranges chapelles que j'ai vues étaient couvertes de drapeaux rouges. J'ai appris depuis qu'elles étaient dédiées à un saint, qui n'en est pas un parce qu'il n'est pas reconnu par le Pape, et qui s'appelle Gauchito Gill. Je ne connais pas son histoire mais il protége les automobilistes au même titre que Saint Christophe ici. Beaucoup de chappelles sont dédiées au culte catholique de la "Défunta Correa". Cette femme est morte jeune de maladie et très pauvre allongée dans son lit et portant sur elle son bébé. L'enfant a continué à boire le lait de son sein pendant trois jours après sa mort et a ainsi pu survivre miraculeusement jusqu'à ce que quelqu'un ne découvre le cadavre...
Sans compter que bon nombre de villes ont droit au surnom "ciudad del milagro". Il y a des miracles partout, et bien des endroits sont lieux de pèlerinage. Salta par exemple, est surnommée ainsi parce que depuis que dans sa cathédrale siègent une statue du Christ et une de la Vierge Marie, il n'y a plus eu de tremblements de terre dans la ville. Et tous les 15 septembre les croyants marchent jusqu'à Salta pour les festivités du Miracle.
La chose que je trouve positive dans cette histoire en particulier, c'est qu'un miracle est l'absence de désastre (absence de tremblement de terre), et non pas la présence de faits miraculeux, comme une guérison inattendue ou la multiplication des petits pains... Si tous les chrétiens de la planète, tous les jours, remerciaient vraiment Dieu du miracle qu'il ne leur soit rien arrivé, et apprenaient à vivre avec les obstacles que leur impose la vie, plutôt que de Le solliciter uniquement quand ils en ont besoin, ou pour des requêtes matérielles, le monde tournerait mieux me semble-t-il. Non ???
L'autre chose qui m'a marqué ici, c'est les enfants seuls dans la rue, pied nus et tout sales, et la facilité avec laquelle ils "exigent" une "monedita". La province de Salta est plus riche, et celle de Jujuy où je suis en ce moment, est moins contaminée par la disparition de la solidarité, mais dans celles de Missiones et de Corrientes où j'étais avant, et dès mon passage de la frontière brésilienne, je n'ai cessé d'être harcelée par ces enfants. Je comprends cet état de fait, mais ce que je trouve étrange c'est de ne jamais en avoir rencontré au Brésil (ce dont je me réjouit), qui est certainement aussi pauvre. Cela signifie-t-il qu'il y a plus de solidarité au Brésil qu'en Argentine ? Qu'est-ce qui fait qu'ici on est pauvre et on laisse ses enfants mendier, et qu'au Brésil, celui qui est aussi pauvre multiplie tous les moyens de gagner des sous en travaillant (ou en volant de façon habile) ?
Le problème que je rencontre aussi, c'est que tous ces mendiants, dont je refuse les demandes, ont tendance à insister, voyant bien que je suis une voyageuse, et comprennent rarement que je n'ai rien à leur donner. A Mercedes un garçon de 10 ans m'a suivi sur 200m me demandant la "monedita". Je lui ai dis "non" et ai discuté avec lui pour comprendre. Puis je l'ai quitté, entrant dans un "locutorio" (agence où on trouve des cabines téléphoniques, et parfois Internet). Le lendemain, je l'ai retrouvé à la gare routière, il a mis mon sac à dos pour moi dans le bus, en l'étiquettant, et l'a je lui ai donné un pourboire, lui signifiant bien que c'était pour le service qu'il venait de me rendre, et par pour sa jolie petite bouille.
Mais il arrive aussi que je n'aie pas une seule pièce sur moi. En descendant d'un bus une fois un gars d'une vingtaine d'année a sorti mon sac du coffre sans que je ne lui demande rien. J'arrive mon sac est sorti du bus posé par terre. Je le prend et m'apprête à partir quand il me demande de la monnaie. Je lui dis que je n'ai rien et visiblement il ne comprend pas. Il insiste. Ce jour là, je n'avais même pas un peso sur moi, ayant donné les derniers pour acheter le billet de bus, et ne m'inquiétant pas plus que ça, car on trouve des distributeurs partout ici, et ils acceptent tous ma carte (contrairement au Brésil où il faut chercher des heures le seul distributeur de la ville qui accepte les VISA internationales). Je sors mon portefeuille et lui montre que je n'ai rien. Je lui explique que je voyage avec peu de sous et que je n'ai pas de liquide sur moi. Il ne me croit toujours pas et répète "monedita". Je l'ai pris par le bras, l'ai tiré jusqu'au distributeur, ai retiré des sous, ai cassé un billet en achetant une bouteille d'eau minérale, et lui ai mis 1 peso dans la main en lui disant "¡ ahora !". Il était stupéfait et confus. Il a dit un "gracias" timide ne comprenant pas trop ce qui lui arrivait, et est retourné à ses affaires...
Le pire c'est que les argentins ne donnent rien à ces gars là. Ils ne sont employés par aucune compagnie de bus. Et les gens ne leur laisse de pourboire que s'ils ont sollicité leurs services pour porter de lourdes charges, ou des colis encombrants. Simplement j'ai une tête de "gringo", comme ils disent, et je suis censée être hyper riche. Sauf que je vis avec 40 pesos par jour, et si je donne 1 peso à tous les gars qui descendent mon sac du bus sans que je ne leur ai rien demandé, je ne vais pas faire long feu, et je devrais bientôt descendre des bus les sac des gringos pour gagner de quoi vivre dans ce pays...
Car il ne s'agit pas de se laisser non plus piéger par cette sacrée culpabilité judéo-chrétienne, et la "charité obligatoire" qui va avec. Ce qui me fais penser à mes premières discussions avec Sylvain en 1998 dans les 9m² de la cité-U de Wattignies près de Lille. Il me semble que c'est Sylvain qui m'a appris à utiliser le mot "judéo-chrétien" en parlant de culture prégnante. Oscar Wilde a écrit un très bon essai sur ces fameuses culpabilité et charité chrétiennes : L'âme de l'Homme sous le socialisme, ou quelque chose comme ça. J'ai d'ailleurs rencontré l'Oscar Wilde, socialiste, en même temps que Sylvain. Ce court essai de Wilde explique, entre autre, qu'il ne pas confondre l'égoïste et l'individualiste. Ce dernier terme, entendu au sens propre, n'a rien à voir avec le sens que nous lui donnons communément, en tant que synonyme d'égoïste. L'égoïste ne donne pas, pour garder, et parce que ses valeurs sont matérielles. Le deuxième est humaniste et ne donne pas par altruisme. Le proverbe chinois ne dit il pas : "Si tu vois un enfant mourir de faim, ne lui donne pas un poisson, apprends lui à pécher." Inutile de donner par culpabilité de ce que soi même on possède, pour se décharger de l'horrible faute d'avoir plus que celui qui a peu, et de ce sentiment monstrueux qu'on a de ne pouvoir rien faire. Bien sure qu'on peut faire quelque chose ! Devenir professeur de pêche bénévole, par exemple.
Tout ça pour vous dire la situation économique de l'Argentine !
Une autre chose en est le témoin : c'est le nombre de Peugeot 504 que l'on voit dans les rues. Je ne savais même pas ce que c'était avant de venir ici. Les ignorants comme moi en trouveront une photo ci-jointe. Il y en a partout, de toutes les couleurs et dans tous les états possibles et imaginables. En France, certaines ne seraient d'ailleurs pas autorisée rouler vu leur état. Mais ici il n'y a pas de contrôle technique. Il y a toutes sorte de vielles voitures : de vielles Ford, de vielles Fiat, de vielles Chevrolet, de vielles Cadillac, de vielles Peugeot, et de vielle Renault, comme la Fuego, disparue depuis son succès, des routes françaises, l'unique exemplaire survivant en France ayant eut ses heures de gloires dans la "Grosse émission" sur la chaîne du câble Comédie du temps où Kad et Olivier en assuraient l'animation. Photo ci joint aussi. J'adore !
Pour en finir avec cet aspect économique, et sa visibilité, je dirai que les rapports de prix sont à peu près les même ici qu'ailleurs, en dehors de certaines choses qui sont extrêmement pas chères (la viande) et de choses qui sont extrêmement chères, comme par exemple les timbres et les photos, dont j'ai déjà parlé, mais aussi le téléphone. Au Brésil, six minutes de communications avec la Guadeloupe me coûtaient plus ou moins 10 réals. Ici, ma dernière expérience m'a coûté 29 pesos (en sachant que 1 euro = 3,50 pesos = 3,75 réals, à peu près...). Il semblerait que je n'ai pas eu de chance en choisissant la compagnie la plus chère (car il y en a deux ici). Mais bon. Tout de même ! Alors si vous avec amis argentins, ne vous attendez pas non plu à ce qu'ils vous appellent toutes les semaines...
Il y a une chose que j'ai oublié de mettre dans mon sac, et c'était déjà valable au Brésil. C'est un magnétophone, pour enregistrer tous les sons naturels, et les musiques des endroits que je traverse, car je crois que, bien plus qu'un plaisir des yeux, certains endroits sont "sonorement" incroyables. A Salvador c'était la musique, à Iguazu c'était le bruit ultra puissant des chutes, et quand je campe dans des endroits déserts, ce sont les animaux le soir, la nuit. Un véritable éveil sensoriel.
C'est bête, mais je trouve tout ça "géant", et à contrario, je croise tellement de touristes blasés qui ne savent pas apprécier ce qu'ils vivent, ayant amené avec eux toutes leurs préoccupations existentielles. Je ne dis pas que je n'en ai pas ici. Au contraire. Elles ont tendance à ressurgir de façon plus dense. Mais je les vis en contraste avec mon environnement, tellement décalées. Aux chutes d'Iguazu, quand j'y suis allée, il pleuvait. Les chutes en étaient dix fois plus puissantes, et plus belles. Et bien, tous les gens cheminaient le long des sentiers balisés dans leurs imperméables, le visage fermé, se plaignant de la pluie comme il le ferait à Paris, à Berlin, à Amsterdam, à Londres ou à Madrid, au lieu de jouer dans les flaques, et de se réchauffer avec un bon café !
Les voyageurs du 21ème siècle sont plus nombreux, parce que globalement le niveau de vie des gens en occident a beaucoup augmenté lors du siècle dernier, et le coût des transports a diminué aussi, mais les gens sont blasés. Ils vont passer trois jours en Amazonie comme ils vont pic-niquer sur les berges de l'île Saint-Louis à Paris, ou au Bois de Vincennes. C'est désespérant. Ils voyagent pour consommer, et Brésil, Argentine, Côte d'Ivoire ou Chine, peut leur importe, à partir du moment où ils ont des photos à montrer en revenant. Un peu comme lme stéréotype qu'on a des japonais qui font les dix plus belles villes d'Europe en une semaine, et se font prendre en photo devant les plus grand monuments de Paris, Londres, Amsterdam, Barcelone, Florence, Rome, Bruxelles, Berlin, Athènes…
Je crois que ce qui m'énerve le plus, c'est de devoir parler anglais ici en Amérique du Sud. Parce que lorsqu'une francophone (qui parle aussi anglais, espagnol et maintenant un tout petit peu portugais) rencontre un ou une allemand(e), ou hollandais(e) ou suisse allemand(e), qui ne fait aucun effort pour parler la langue du pays qu'il (ou elle) visite, en quelle langue communique-t-ils à votre avis ? Le fait est que la plupart des gens que j'ai rencontré étaient anglophone : ils voyagent bien plus. Anglais, australiens, irlandais, néo-zélandais. Conclusion, j'ai passé des journées et des soirées entières à parler anglais. Et à mon retour j'aurais peut être plus progressé en anglais qu'en espagnol.
Pour cette raison, maintenant je fuis les auberges de jeunes, et les endroits hyper touristiques où vont tous ces gens. Résultat des courses, je suis actuellement dans une ville où les gens ne savent même pas me dire comment je peux me rendre dans le parc national tout proche, ces derniers n'étant pas habitués à voir des touristes.
Je voulais voir cette lagune. La lagune Pozuelos, le seul endroit du monde où il y a des flamands rouge, et des flamands blancs (en plus des très communs flamands roses). Sur les conseils d'un agent municipal chargé des informations touristiques à la gare routière, j'ai fais du stop toute une journée sur une route déserte, les bus y allant ne circulant soit disant que les lundi, mercredi et vendredi. A 6 h du matin, j'étais à la sortie de la ville, à l'endroit qu'il m'a recommandé. Une camionnette, la cinquième de la matinée, s'est arrêtée pour moi à 11h30. A 12h, elle me déposait à mi-chemin de ma destination. J'ai encore attendu trois heures, dans la bonne direction. Puis un orage et la pluie se sont abattus sur le village. Je me suis réfugiée à la gendarmerie. Et là, les gendarmes me disent que je peux toujours attendre : cet axe n'est quasiment pas utilisé. Ils me conseillent de retourner à la Quiaca, pour prendre un bus pour Abra Pampa, et que de là, il y a des bus tous les jours pour la lagune. Je fais du stop pour revenir à la Quiaca, et m'y voilà. Tout à l'heure, je pars pour Abra Pampa, et demain je suis à la lagune. A priori... Pourvu qu'il y ait un bus qui m'en ramène ensuite.
Mais ça n'a pas été du temps perdu au contraire. J'ai recommencé à me ronger les ongles, j'ai marché quelques kilomètres sous le soleil et dans le vent glacial andin, de quoi chopper la crève. Et au retour, j'ai été prise en stop par une camionnette qui transportait de la laine à vendre à la ville, et j'ai ainsi fait connaissance avec une femme, Ana, 53 ans, sa belle soeur, Jeannette (même si cela ne s'écrit pas comme ça en quetchua), et ses "péones" ivres morts. On a parlé culture, politique, famille, éducation. Elle m'a hébergée une nuit, m'a offert à manger, et s'est même proposée de me conduire à la lagune contre le prix de l'essence. Je connais toute l'histoire de sa famille maintenant. Mais elle m'en a appris aussi un rayon sur les tribus indiennes qui vivent dans la montagne, leur rapport conflictuel à la nation argentine, leur culture et leurs espoirs. Ce furent 48 heures très enrichissantes.
Dans le seul cybercafé de la ville de Quiaca, où je suis maintenant depuis quatre heures à écrire ce message, il n'y a plus de connexion. Heureusement j'avais copié mon message au fur et à mesure sur Word Pad, et il ne me reste plus qu’à attendre, attendre que le téléphone fonctionne à nouveau, pour vous envoyer ces kilos octets de texte !
Et dans le cybercafé où je suis la télévision fonctionne à fond les manettes sur une chaîne musicale locale du câble. C'est un groupe argentin, "Modista", qui en dehors de ses propres tubes, a repris en espagnol une chanson de Depeche Mode. Extra. Au Brésil la musique était bonne, mais on entendait un peu trop tout le temps la même chose. Un peu comme quand on écoute NRJ en France : cinq tubes qui tournent en boucle sur la journée. Et puis les enregistrements ne sont pas terribles en terme de qualité. Surtout en ce qui concerne les groupes de samba. Même les plus célèbres. Ici il y a plus de pop et de rock, moins de musique afro-américaine, et plus de salsa et de merengue, que de forro et de samba. Normal !
Allez. Ça re-marche le téléphone. Je vous quitte. Il est quand même 16h. Je suis là depuis 11h. Et bien que je ne regrette rien tant il fait froid dehors (4000 mètres d'altitude oblige), j'ai quand même d'autres chats à fouetter... Bisous glacés, Chà !
>> Photos jointes : Peugeot 504 et Renault Fuego :
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