(Enfin, un poste Internet !)
Samedi 2 novembre 2002, Parnaìba, Etat du Píaui, Brésil.
Vous avez été très nombreux à me répondre et m'encourager et je vous remercierai toujours tous, même si vous veniez à être 150 à m'écrire. (4 R$ par heure de connexion soit un tout petit peu plus d'un euro, c'est pas la mer à boire pour mon budegt occidental... et vos messages sont vraiment essentiels dans mon périple (presque) toute seule...
Plus de dix jours sans vous écrire, vous devez vous dire que j'ai des tonnes de choses à raconter... Et bien, OUI ! Mais bon. Je ne vais pas pouvoir être aussi précise que d'habitude. Je tiens par contre à vous raconter cette chose qui m'est arrivée et qui m'a particulièrement touchée...
Avant tout, dans la rubrique "j'apprends à parler portugais",  je dirais que je parle presque mieux le portugais que le QWERTY maintenant. J'ai eu un déclic cette semaine. Maintenant je me jette à l'eau. La prononciation ressemble beaucoup au français et le vocabulaire est un mixe entre le français et l'espagnol, plus quelques mots indiens ou typiquement portugais. Conclusion maintenant j'y vais franchement, sans trop réfléchir et je vois si ça passe ou sa casse, et je suis passée en une semaine de 40 à 60% de 'ça passe'... Avant les gens d'ici me prenaient pour une brésilienne, mais quand ils m'entendaient parler, ils me demandaient tout de suite d'oú je venais. Maintenant j'arrive à faire illusion après un peu plus de trois secondes de discussion; ce qui peux aider dans bien des situations (cela évite de se faire rouler sur les prix par exemple, même si avant j'étais déjà hyper vigilante).
Dimanche 20 octobre, j'étais encore à Saõ Luis, j'attendais Catherine (l'anglaise que j'ai rencontré dans l'auberge de jeunesse de cette même ville) à la sortie de l'église vers 11h30 quand un type est venu s'asseoir à côté de moi dans le petit jardin public où j'étais assise. A ce moment là j'en étais à mon cinquième jour au Brésil, et je ne comprenais ni n'entendais grand chose au portugais, surtout à cette espèce d'argot que parle les jeunes de la rue et dont faisait partie le type en question.
On discute. Du moins, il parle, il me pose des questions que j'essaye de traduire avec mon petit guide Assimil facile de la langue portugaise du brésil... et il commence à s'intéresser un peu trop à ma jolie montre Swatch jaune et noire (moi qui pensait que cette couleur repousserait tout le monde) : je l'ai acheté la veille de mon départ pour la Guyane, en compagnie de Marie-Anna au centre commercial Milenis aux Abymes (Guadeloupe), en promotion à 50%, spécialement pour le voyage car habituellement je ne porte jamais de montre. Il prétexte de vouloir me raconter une histoire de terroriste, pour me la retirer gentiment, mais néanmoins fermement du bras (elle ferme avec un scratch), et il la met à son bras, tout en me racontant cette histoire de terroriste qui aurait utilisé une montre comme détonateur de bombe, certainment inspiré par les événements du 11 septembre, ou un quelconque téléfilm américain dont les télés du monde sont si friandes.
J'essaye de le convaincre de me la rendre, et là il commence à m'accuser d'avoir peur de lui et de me convaincre qu'il n'est pas un voleur, et qu'il est un ami, et que je dois lui faire confiance. J'en ris intérieurement me disant qu'il n'allait pas tarder à prendre la tangente avec ma montre et qu'il valait mieux que je lui laisse ma montre à 20 euros plutôt que de me faire planter sur place. Qu'est-ce qu'une montre après tout ! Moi qui n'en portais plus depuis 5 ans...
Mais là il fouille carrément dans mon sac que je tiens dans mes mains et trouve mon appareil photo couleur jetable, celui avec lequel je prend une photo par semaine d'endroits en particulier pour une expérience artistique et photographique que je mène au cours de ce voyage. Il veut absolument prendre une photo de moi. Pour prendre l'appareil, je lui dis que je veux prendre une photo de lui "mon seul ami au Brésil"... Il faut dire que cela m'embêtait beaucoup plus de perdre cet appareil photo jetable qui représente un travail artistique auquel je tiens vraiment, que ma montre. J'essaye alors de négocier, de lui laisser ma montre pour récupérer l'appareil. Mais il commence à prendre des photos de moi et de deux gars qui passent. Puis il prend une photo de nous deux. Et enfin il commence à s'éloigner prétextant de prendre une photo de l'église, puis il me dit qu'il revient, il va juste prendre une photo d'un ami chez lui. Je commence à m'énerver sérieusement, essayant de baragouiner quelques mots en portugais. Je me lève et le suis. Il marche dans une rue s'éloignant de la place, et je marche derrière lui. Je l'aperçois qui commence à courir, comme une imbécile je commence à courir après lui. Mais c'est trop tard. On m'a volé ma montre, mais surtout le début de mon travail de photo...
Je reviens vers la place. Là je rencontre un commerçant, du même âge que mon voleur, 20/25 ans : il me conseille de porter plainte à la police. Je demande, mais comme par hasard personne ne connaît son nom. Alors qu'il est sur cette place tous les jours... Je me dis qu'aller porter plainte ne servira à rien. En plus, je dois partir le lendemain. Le commerçant insiste : il faut porter plainte. Sans conviction, je me dirige vers la police municipale. Là ils m'indiquent le commissariat de police nationale. Je m'y rends à pied, me perdant une ou deux fois.
J'arrive là bas, il est midi. Manque de bol, c'est l'heure de la pause... La femme à l'accueil, qui recueille les plaintes, me donne un papier avec le numéro "un", comme quoi je serais la première à être "servie" à son retour. Je m'assoie et j'attends. Un quart d'heure. Une demi-heure. Trois quarts d'heure. Un homme vient prendre la relève de la femme de l'accueil. Je lui explique ma situation et il me répond que si j'ai vu l'auteur des faits, c'est le commissaire qui va prendre ma plainte, et le commissaire est au resto, il faut que je l'attende. Un quart d'heure de plus, une demi-heure, trois quarts d'heures... La femme reviens. Tous les gens qui sont là, et bien d'autres, dont deux touristes américains qui se sont fait tabasser, légèrement, portent plainte, et moi j'attends. Quelle chance j'ai d'avoir vu mon "voleur" ! Je ne vois pas trop ce que ça va changer... Mais bon. Je suis là alors j'attends.
Vers 15h, le commissaire arrive ("delegado", en portugais), nonchalant. Je passe dans son bureau, lui explique avec les quelques mots dont je dispose ce qui m'est arrivé... Il me demande d'où je viens et commence à me parler des vacances de rêve qu'il aimerait tant passer dans la Caraïbe. Je passe dans un bureau à côté pour porter plainte avec une jeune policière polyglotte très sympathique.
Puis on  me demande encore d'attendre car je vais retourner sur les lieux du crime avec deux policiers pour voir si le voleur y serait, par hasard. Là encore, je rigole intérieurement. Cela risque de me mettre plus en danger de représailles qu'autre chose, si jamais ses amis y sont et pas lui. J'attends donc encore une demi-heure et deux policiers m'emmènent dans leur superbe 4x4 "tout-équipé-pour-la-répression-musclée-et-armée". Ils ont des gilets par balle. Pas moi.
Je commence alors à culpabiliser. Je ne voulais pas que cela aille si loin, et puis je trouve cela ridicule, pour une montre et un appareil photo jetable. Mais on y va. Ils me disent d'ouvrir les yeux et de leur dire si je le vois. On retourne donc sur la place près de l'église. Il est environ 16h. Je commence à en avoir marre. Je me dis qu'au moins ils m'auront raccompagné chez moi puisque je loge dans une auberge de jeunesse tout près de la place du "crime". Et puis j'ai un peu honte : moi qui n'aime pas les flics. Toutefois, je me dis qu'après tout il y en a qui se sortent de leur condition très honnêtement, et que mon voleur est juste un gars fainéant, qui refuse les basses besognes, et envie les plus riches que lui, si peu le soient-ils, et qu'une arrestation lui provoquera peut-être une bonne douche froide. D'un autre côté, je trouve que ces policiers roulent un peu trop des mécaniques et qu'ils ne méritent pas une telle récompense. Et puis je n'ai pas vu et entendu que des choses très "roses" dans ce commissariat. Ils m'ont l'air de faire du zèle ces policiers brésiliens. Mon voleur mérite-t-il cela ?
On arrive à proximité du dit jardin public, et qui vois-je, assis pénardement sur un muret, à cinq mètres du banc où il m'a volé ??? Mon voleur ! J'en crois à peine mes yeux. Quel culot ! Et pourtant j'hésite. Il m'a reconnu. Il a vu que je le reconnaissais. Il me regarde d'un air plaintif et menaçant à la fois. J'ai un doute. Puis un des deux policiers à l’avant parle. J'entends à peine ce qu'il dit. Certainement quelque chose du genre : "il est parmi ces gars là ???" Mais sa voix me fait sursauter et je lui réponds en lui désignant mon voleur. Il a changé de vêtements mais c'est bien lui. Les deux policiers stoppent la voiture et en bondissent armés. Ils isolent le pauvre gars du groupe, le plaquent contre un mur, le fouillent et me demandent du coin d'un hochement de tête si c'est bien lui. J'acquiesce et ils lui passent les menottes et le mettent dans la cage à l'arrière du 4x4.
Pendant tout le trajet jusqu'au commissariat il va nier, racontant qu'on discutait tranquillement, que je lui ai prêté les objets (ce qui pour un témoin oculaire aurait pu être pris pour tel...) et qu'un autre les lui a volé... que ce n'est pas lui, qu'il doit juste ressembler au véritable coupable… Il donne une description de cet autre et nous le cherchons quelques instants, faisant des rondes dans la ville. Puis j'essaye de parler avec lui et lui demande "mais alors si tu ne m'a pas volé pourquoi as-tu couru avec ma montre au bras et mon appareil photo à la main?", ou plus simplement, dans la mesure de mes possibilités d'expression en portugais, " pourquoi je t'ai vu courir?". M'entendant dire cela les deux flics filent direct au commissariat, lui demandant de cesser ses jérémiades.
Au commissariat, le "delegado" me demande de confirmer que c'est bien lui. J'essaye d'expliquer que c'est bien lui que j'ai vu courir avec ma montre et mon appareil photo jetable, mais jamais je n'ose dire qu'il m'a volé... Il a presque mis un doute dans mon esprit. Le commissaire s'entretient avec lui soutenu par cinq ou six autres policiers, porte fermée. J'entends des bruits bizarres. Peut être des coups. De quelle sorte, je ne saurais pas dire... Mais tous les gens qui ont suivi mon histoire et qui passent dans le couloir où j'attends une nouvelle fois, me font des signes de "félicitations" (comme les Brésiliens le font si bien, le pouce levé à tout bout de champs), auxquels je réponds timidement et honteuse, d'un sourire gêné.
Dix minutes plus tard, il sort accompagné de deux flics du bureau du commissaire qui me dit qu'ils vont chercher mes objets. Pendant ce temps les policiers qui restent m'expliquent en mots et en geste qu'il est terminé. L'un d'eux fait le signe de la gorge coupé, qui veut dire ce qu'il veut dire chez nous, mais qui peut signifier moins ici : à mon grand soulagement, il ne sera pas exécuté mais juste emprisonné, quelques semaines, êut être seulement quelques jours. J'ai quand même de terrible remords.
Ils reviennent vingt minutes plus tard avec mes objets, que le commissaire me rend en me félicitant. Je pars un peu confuse, complètement retournée. Je rentre vers 17h à l'auberge de jeunesse, à pied, mais sans passer par la place où j'ai été volée... Comme quoi, sans me l'avouer, ce vol m'a quand même choqué.
Le pire dans tout ça c'est que je lui aurais bien donné ma montre. Et que je ne suis pas sure que lui, mon "voleur" changera pour autant; que les flics ont obtenu satisfaction et ne se sont pas gênés pour la montrer (leur satisfaction). Le pire c'est que cette espèce de "délation légitime" est contre mes principes. Mes parents ne m'ont-ils pas appris que la délation est ce qu'il a de pire ?
Ce dimanche là, j'ai visité un commissariat de police brésilien. Ce dimanche là, j'ai commencé à être beaucoup plus méfiante que prudente... surtout dans certains endroits. Ce dimanche là, j'ai fait d'énormes progrès en portugais. Tout le vocabulaire d'un commissariat. Et la cerise sur le gâteau (au sucre amer) c'est que j'ai des photos couleur de mon voleur sur mon appareil jetable !!!
Sinon à part ça tout va bien. Il fait tellement chaud et brûlant dans le Nord du  Brésil que je suis noire de bronzage... Le soir du vol à Saô Luis, Catherine et moi avons rencontré un brésilien-touriste, de Saõ Paulo, étudiant, 20 ans, qui a essayé de nous voler... Non, je rigole !
Marcelo parle presque aussi bien français et anglais que sa langue natale. On a passé la soirée à discuter avec lui et il nous a vivement conseillé d'aller voir le Parc National Lençois Marenhense, où je voulais absolument aller pour y voir les dunes et les lagunes, et d'où il revenait tout juste. Conclusion mardi j'y suis allée.
J'ai logé dans une pousada très familiale (sorte d'hôtel, version locale, pouvant ressembler autant à une chambre chez l'habitant, qu'à un hôtel de luxe avec piscine). Leonardo, le "patron" de la maison, super sympathique, serviable, et parlant une peu espagnol (ce qui aide tout de même), m'a recommandé un certain nombre d'endroits à voir. J'ai donc descendu le fleuve Preguiças en bateau jusqu'à un village perdu nommé Atins. Le long du fleuve, le bateau a fait de nombreuses haltes, chaque halte correspondant tantot à un petit village, tantot à un gros hotels constiutué de paillotes sur pilotis sur ce banc de sable paradisiaque.
En arrivant à Atins, je n'ai trouvé que quelques maisons éparses et personne ne semblait savoir où vivait Luzia, la dame que m'avait recommandé Marcelo et Leonardo. J'ai donc marché en longeant la seule route de cet immense banc de sable demandant à chaque maison où vivait Luzia. Au bout de deux longues heures de marche sous le soleil de midi, j'ai trouvé une case de plus, perdue entre la plage et les dunes. La case de Luzia. J'y ai passé trois jours à marcher dans les dunes, à me baigner dans des lagunes, à manger des crevettes grillées et à dormir dans un hamac sur la véranda de Luzia. La première nuit j'ai bien planté ma tente dans le sable mais une tempète a faillit l'emporter avec moi dedans la nuit venue. Le dernier jour des touristes portugais sont passés par là, dans un gros 4x4, et plein de réals dans les poches : je me suis vraiment sentie "décalée".
Puis je suis revenue à Barreirinhas, chez Leonardo où j'ai passé le week-end des élections présidentielles entre la découverte des lagunes et la lecture de Sur la route de Jack Kerouac. Papa me l'avait offert il y a bien longtemps, alors que j'atudiais le cinéma américain : c'est, dit-il, le meilleur moyen de comprendre l'essence de la culture américaines (états-unienne). Je n'avais jamais pris le temps de le lire. Je n'aime pas lire de toute façon. Mais il me semblait de circonstance pour ce voyage.
Lula a gagné les élections. Leonardo et sa femme étaient contents. Je suis partie lundi en 4x4 - seul moyen de transport dans certaines régions isolées - pour Tutoìa. J'y ai retrouvé, par le plus complet des hasards, Catherine l'anglaise. Le lendemain, nous avons pris le bateau ensemble pour Parnaíba oú je suis encore ce soir et d'où je pars demain pour un autre endroit perdu, une espèce de village hyppie sur une plage, nommé Jericoacoara.
D'ici, Parnaiba, j'ai fais deux sorties en bateau dans le delta de Parnaiba, troisième plus grand delta du monde, riche en dunes, îles, mangroves, lagunes. Tout au Brésil, est classé dans les records du monde. Et, avec Catherine, nous sommes allées dans un parc naturel plus au sud qui s'appelle en portugais "siete cidade", ce qui veut dire "les septs cités". Un parc archéologique et géologique extraordinaire, et très amusant. Seule une partie du parc est visitable, mais un parcours réservé aux touristes permet de découvrir des rochers zoomorphiques, érodés curieusement par le temps, et l'océan qui recouvrait cette zone de l'amérique du sud dans des temps reculés, mais aussi, une caverne où vivait des tribus préhistoriques, où les archéologues ont retrouvé les osements d'une des plus vielles femmes de l'histoire de l'humanité, et où subsistent des dessins humains, à base de roucou et de charbon, supposées correspondre à une des premières formes d'écriture, à fonction cultuelle.
Nous avons beaucoup marché. Et me voilà. Scotchée à cet écran depuis 2h30 à lire mes messages et surtout à écrire ce message. Ces derniers jours j'ai fait beaucoup de tourisme. Dans les parcs entre autre. Ce qui est très instructif, mais plutôt cher et surtout un peu "rasoire" au bout d'un moment. Je vais donc me replonger dans mon aventure humaine, au coeur des familles brésiliennes. Et je vous en donnerai des nouvelles.
A très bientôt à tous, encore merci pour vos messages, bon courage à ceux qui doivent affronter les temps pluvieux. J'aimerais tant qu'il pleuve un peu ici... Mais je vais vers le sud et il ne peut qu'y faire plus frais. Bisous à tous. Chà !